La psychanalyse a introduit une distinction décisive entre mémoire et réminiscence.

La mémoire raconte. Elle classe, elle ordonne, elle reconstruit. Elle appartient au moi qui cherche à se donner une histoire cohérente, une continuité rassurante. Elle est un travail du récit.

La réminiscence, elle, ne raconte rien. Elle surgit.

Elle arrive comme un événement.

C’est pourquoi Sigmund Freud, dans les Études sur l’hystérie, pouvait dire que les hystériques souffraient de réminiscences. La formule ne signifie pas simplement qu’elles se souviennent trop. Elle signifie que quelque chose du passé insiste dans le présent parce qu’il n’a jamais trouvé sa place dans la parole.

Ce qui n’a pas été symbolisé ne disparaît pas.
Il revient.

Mais il ne revient pas comme souvenir. Il revient comme symptôme.

L’hystérique ne se rappelle pas : elle revit.
Le passé ne se raconte pas : il agit.

La réminiscence appartient ainsi à cette zone étrange où le souvenir cesse d’être une représentation pour devenir une expérience. Le passé ne revient pas comme image, mais comme présence.

C’est pourquoi elle touche à ce que Jacques Lacan appellera plus tard la jouissance Autre. Une jouissance qui excède l’économie ordinaire du désir, qui déborde le sujet et le surprend. Une jouissance qui surgit là où le sens fait défaut.

La littérature a parfois su saisir cette expérience avec une précision que la théorie peine à atteindre. L’exemple le plus célèbre est celui de la madeleine dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Le narrateur ne cherche pas à se souvenir. Il trempe simplement une madeleine dans son thé. Et soudain quelque chose arrive.

Un goût minuscule ouvre une brèche dans le temps.

Le passé ne revient pas comme récit. Il revient comme une évidence sensible, presque corporelle. Un instant de plénitude énigmatique où le sujet est traversé par une joie qu’il ne comprend pas encore.

La compréhension viendra plus tard.

La jouissance, elle, arrive d’abord.

C’est dans cet intervalle que naît la poésie. Non pas la poésie comme genre littéraire, mais la poésie comme événement de langue. Le moment où la parole cesse d’être un simple instrument pour devenir le lieu où quelque chose du réel se manifeste.

Freud avait cette phrase étrange : le jour où mourra le dernier des poètes, mourra aussi le dernier des hommes.

On l’entend souvent comme un hommage à la littérature. Mais ce n’est pas exactement cela qu’elle dit. Elle dit plutôt que l’humanité disparaîtrait le jour où plus personne ne serait capable de faire surgir dans la langue cet événement imprévisible.

Le poète n’est pas celui qui possède la poésie ou qui la travaille.
Il est celui qui la recueille.

Mais le danger commence lorsque les poètes prétendent la privatiser.

Car la poésie n’appartient à personne.

Elle surgit dans un mot d’enfant, dans un lapsus, dans un rêve, dans une phrase maladroite prononcée sur un divan. Elle surgit dans ces moments où la langue échappe à ceux qui croient la maîtriser.

La psychanalyse est peut-être l’un des rares lieux où cette poésie ordinaire est encore accueillie.

Or le monde moderne s’emploie à fermer cet espace. Il impose peu à peu une autre manière de parler : la troisième personne.

On ne parle plus à quelqu’un.
On parle de quelqu’un.

Le sujet devient un cas, un dossier, une variable, un profil statistique. Le langage administratif, scientifique ou gestionnaire transforme l’expérience en objet d’observation.

On ne dit plus : vous souffrez.
On dit : le patient présente des symptômes.

La troisième personne neutralise la parole.

C’est pourquoi Jacques Lacan pouvait avancer cette formule paradoxale : la troisième, c’est la première. Car derrière cette objectivité apparente se cache en réalité le moi qui prétend parler depuis une position de maîtrise.

Le sujet moderne croit se regarder lui-même comme un objet.

Mais la psychanalyse se tient ailleurs.

Elle parle toujours à la deuxième personne.

Lorsque l’analyste dit vous, il ne s’adresse pas à un individu stable et unifié. Il s’adresse à la pluralité du sujet. Car celui qui parle n’est jamais un. Il est traversé par des voix, par des désirs contradictoires, par un inconscient qui parle en lui.

Le vouvoiement n’est pas une marque de politesse du psychanalyste à son patient.
C’est une marque de reconnaissance, une adresse réelle !

Après tout, même le roi ne dit pas je veux. Il dit nous voulons.

Ce nous dit quelque chose de la structure du sujet parlant : celui qui parle n’est jamais seul dans sa parole.

Dire vous, c’est reconnaître cette division.

Et c’est maintenir ouverte la possibilité de l’événement.

Car l’événement analytique ne surgit jamais dans une parole qui décrit. Il surgit dans une parole qui s’adresse.

Dans un lapsus.
Dans un mot inattendu.
Dans une réminiscence qui revient soudain.

À ce moment-là, le passé cesse d’être un souvenir.

Il devient un événement (« Eve ne ment »)

Et c’est peut-être cela que Freud voulait dire.

L’humanité ne disparaîtra pas le jour où mourra le dernier poète.

Elle disparaîtra le jour où chacun aura cessé de parler poétiquement sans le savoir… le jour où le witz aura définitivement disparu !

 

Thierry-Auguste Issachar

*Marcel Proust 1895