Cas cliniques
Clinique lacanienne – Chapitre XXIII – L’école est finie ?
Nous pensions avoir quitté l’école.
En réalité, nous l’avons étendue à toute la société.
L’élève est devenu salarié, le professeur manager, le bulletin de notes tableau de bord, et le médecin le dernier examinateur de nos existences.
Freud savait déjà que l’éducation, le gouvernement et la psychanalyse étaient trois métiers impossibles. Peut-être parce qu’ils rencontrent tous la même résistance : celle du désir humain.
Une réflexion sur les écoles, les maîtres, le transfert de travail et cette étrange modernité qui promet l’émancipation tout en perfectionnant sans cesse l’art d’évaluer, de classer et de retenir.
Car une véritable école ne se reconnaît pas à ceux qu’elle garde, mais à ceux qu’elle aide à partir.
Clinique lacanienne – Chapitre XXII – Le massacre des innocents
Ce ne sont pas les enfants que les civilisations sacrifient.
Ce sont leurs Innocents.
Et plus une société croit à la pureté, plus elle risque de fabriquer les conditions de son massacre.
Freud l’avait compris avant tout le monde : sauver l’enfant commence peut-être par le retirer du mythe de l’innocence.
Clinique lacanienne – Chapitre XXI – comptant (content) ou à crédit ?
Il existe des dettes que personne ne remboursera jamais.
Un amour.
Une reconnaissance.
Une promesse.
Une parole.
Heureusement !
Clinique lacanienne – Chapitre XX – La mort est du domaine de la foi
Nous croyons que ce qui rend la vie difficile est la perspective de la mort.
Et si c’était exactement l’inverse ?
Si ce qui nous permettait de supporter l’existence était précisément la croyance qu’elle aura une fin ?
Pendant des siècles, les hommes ont vécu sous le régime du destin. Leurs vies allaient quelque part. Même la tragédie possédait une direction.
Aujourd’hui, le destin semble avoir cédé la place à la série.
Les amours se succèdent.
Les indignations se succèdent.
Les jouissances se succèdent.
Comme les épisodes d’une histoire qui ne doit jamais finir.
Mais lorsqu’une vie ne rencontre plus de fin, peut-elle encore rencontrer un destin ?
Clinique lacanienne – Chapitre XIX – Le style c’est l’homme
Nous avons voulu détruire les mythes pour libérer les hommes.
Nous avons surtout fini par les mettre à nu.
Alors chacun expose désormais son style comme on exhibe une blessure :
sa manière de jouir,
de parler,
de souffrir,
de désirer,
de scandaliser.
Mais le style n’a jamais été une affaire d’élégance.
Le style, disait Jacques Lacan, c’est l’homme lui-même — lorsqu’il ne lui reste plus assez de masques pour se cacher.
Et peut-être est-ce cela, au fond, l’obscénité contemporaine :
des sujets privés de mythes, condamnés à porter seuls la nudité de leur désir.
Clinique lacanienne – Chapitre XVIII – Rite cherche mythe désespérément
Nous continuons de danser, de jouir, de consommer, de célébrer et de répéter les mêmes gestes.
Mais savons-nous encore au nom de quoi ?
Les anciennes civilisations reliaient leurs rites à des mythes capables de donner une forme au désir, à la mort et à la jouissance.
Notre époque, elle, a souvent conservé les rites tout en perdant les récits qui les soutenaient.
Alors les addictions prolifèrent, les fêtes s’intensifient, les corps cherchent la transe et le désir collectif semble parfois s’épuiser dans une jouissance sans mystère.
Mais peut-être les nouveaux mythes restent-ils encore à inventer.
Clinique lacanienne – Chapitre XVII – Le pousse à la femme
Nous croyons parler librement.
Mais il suffit parfois d’un lapsus, d’un oubli ou d’un mot de travers pour découvrir qu’autre chose parle en nous.
Freud fut le premier à prendre au sérieux ces failles du langage. Là où les philosophes, les moralistes ou les scientifiques tentaient de corriger les symptômes du malaise humain, Freud, lui, remonta jusqu’à leur cause : cette guerre silencieuse entre le désir et ce que la civilisation exige de chacun qu’il refoule.
La psychanalyse ne promet ni transparence ni guérison totale.
Elle commence précisément là où la parole cesse d’être une explication pour devenir une énigme.
Le “pousse à la femme” désigne peut-être cette vieille tentation humaine de vouloir faire exister une jouissance qui ne manquerait plus de rien…
Mais le désir humain ne survit qu’à ce qui lui échappe.
Clinique lacanienne – Chapitre XVI – La femme n’existe pas
Il suffit parfois d’un détail pour qu’un homme bâtisse toute une vie imaginaire autour d’une femme.
Une démarche.
Un regard.
Un bas-relief oublié dans un musée.
Depuis toujours, nous aimons moins des êtres que des apparitions.
Freud l’avait compris avec la Gradiva : le désir ne retrouve jamais directement ce qu’il cherche. Il l’exhume sous forme de fantômes, de rêves, de fétiches et de ruines intérieures.
Lorsque Lacan affirme que « La femme n’existe pas », il ne détruit pas l’amour.
Il révèle au contraire ce qui le rend possible : qu’aucune femme ne pourra jamais être totalement enfermée dans une définition, une image ou un savoir.
Le désir humain commence peut-être exactement là :
dans cette poursuite infinie d’une silhouette qui avance devant nous depuis toujours.
Clinique lacanienne – Chapitre XV – Le désir de l’analyste
Le poète parle à la place de nos rêves.
L’analyste, lui, doit résister à cette tentation.
Car dès qu’un homme prétend savoir ce que nous désirons, il risque de nous enfermer dans une histoire qui n’est plus la nôtre.
Toute analyse commence peut-être ainsi :
au moment précis où un sujet cesse enfin de confondre sa vie avec le personnage qu’il jouait depuis toujours.
Clinique lacanienne – Chapitre XIV – Ne pas céder sur son désir
Ils ne promettent rien, ne s’excusent pas, ne se retournent pas.
Là où tout se négocie, ils tiennent une ligne — seule, sans garantie.
Ne pas céder sur son désir, ce n’est pas réussir ni même être libre.
C’est accepter de perdre, sans compensation, pour ne pas se perdre soi-même.
“Voilà la grande erreur de toujours : s’imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent”
Jacques Lacan









