Cas cliniques
Clinique lacanienne – Chapitre XXX – Le fabrique des prophètes
Dieu n’a peut-être jamais eu besoin de bouche. Les hommes, eux, ont toujours eu besoin de quelqu’un pour ponctuer son silence.
Moïse reçoit la Loi, Jésus en déplace la lettre, puis leurs disciples transforment après coup une parole en destin. Car une voix ne suffit pas à faire un prophète : il faut qu’une communauté décide qu’à travers la bouche d’un homme, c’est l’Autre qui vient de parler.
Dieu est la structure. Le prophète en devient la ponctuation.
Ainsi se fabriquent les révélations — et ceux qui parleront désormais pour tous.
Clinique lacanienne – Chapitre XXIX – Dieu est devenu grammaire
Nous pensions avoir tué Dieu. Nous lui avons seulement retiré son visage.
Newton, Copernic, Darwin et Freud avaient déjà dépouillé l’homme de ses privilèges. Lacan lui inflige une dernière blessure : il ne possède même pas les mots qu’il prononce. La langue parle avant lui ; le sens n’arrive qu’après. Chaque fois qu’il dit « je », le sujet est déjà en retard sur sa propre parole.
Dieu ne commande plus du haut du ciel.
Sa loi surgit désormais de notre bouche.
Dieu est devenu grammaire.
Clinique lacanienne – Chapitre XXVIII – Les faux amis
Et si les mots étaient nos premières drogues ?
Nous les croyons familiers, innocents, fidèles. Pourtant, certains mots nous égarent précisément parce que nous pensons les connaître. Drogue, médicament, amour, soin, vérité, transfert : chacun promet un sens qu’il ne peut tenir.
Freud chercha un temps dans la cocaïne un remède à l’inhibition ; Lacan montra que le signifiant ne rejoint jamais tout à fait ce qu’il prétend nommer. Mais la plus redoutable des tromperies demeure peut-être celle du transfert. Car celui qui risque le plus de s’y perdre n’est pas toujours le patient : c’est le praticien, lorsqu’il se croit savant, guérisseur ou indispensable.
On ne devrait jamais toucher à la souffrance d’un autre sans avoir d’abord traversé sa propre analyse. Car les mots mentent parfois ; la manière dont un sujet s’y laisse prendre, elle, ne ment jamais
Clinique lacanienne – Chapitre XXVII – La société des maîtres
Nous croyons avoir congédié les maîtres. Nous n’avons fait que leur offrir de nouveaux visages. Ils ne parlent plus depuis les trônes, les chaires ou les autels ; ils parlent depuis le savoir, la méthode, l’expertise, la compétence. Ils ne disent plus : « Obéissez-moi. » Ils disent, plus simplement, plus dangereusement : « Je sais. »
Ce chapitre interroge ce paradoxe contemporain : une époque qui se prétend horizontale, libérée des grandes figures d’autorité, mais qui ne cesse de produire des maîtres partout où un sujet s’identifie à son titre. Professeur, expert, thérapeute, analyste même parfois : le maître moderne n’impose plus seulement son pouvoir, il se confond avec la place depuis laquelle il parle.
À partir de Freud, de Lacan et du discours du maître, ce texte rappelle que la psychanalyse ne peut rester vivante qu’à une condition : ne jamais laisser le savoir devenir une demeure, une identité, une morgue. Là où le maître habite son savoir, l’analyste accepte qu’il lui échappe. Peut-être est-ce pourquoi la psychanalyse doit toujours conserver quelque chose d’un sourire : cette légère distance entre le sujet et le nom qui prétend le définir.
Clinique lacanienne – Chapitre XXVI – Topologie du nom propre
On croit porter son nom. C’est souvent lui qui nous porte — ou nous écrase. Le nom propre paraît désigner un sujet ; en réalité, il l’inscrit dans une chaîne qui le précède, le dépasse et parfois le condamne. Dans Monsieur Klein, il suffit d’un nom pour qu’un homme bascule dans le discours persécuteur de l’Autre. C’est là toute la violence du signifiant : il n’a pas besoin d’être vrai pour produire ses effets. La psychanalyse commence précisément au point où le sujet découvre qu’il ne suffit pas de dire « ce n’est pas moi » pour sortir de ce qui le représente. Elle ne libère pas du langage ; elle poinçonne la chaîne, y introduit des trous, et permet peut-être au sujet de ne plus mourir sous le poids de son nom.
Clinique lacanienne – Chapitre XXV – D’un écran à l’autre
Nous croyons vivre sous l’empire des écrans. Et si c’était exactement l’inverse ? Et si notre époque souffrait moins d’un excès d’écrans que de leur disparition comme voiles, comme récits, comme surfaces de rêve capables de tenir le réel à distance ? Freud l’avait compris avec les souvenirs-écrans : certaines images ne mentent pas, elles protègent. Elles recouvrent le trauma pour que le sujet ne soit pas brûlé par ce qu’il a rencontré. Du livre au cinéma, du théâtre aux réseaux sociaux, la question n’est donc pas de savoir s’il faut condamner les écrans, mais s’ils nous permettent encore de rêver le réel — ou s’ils nous le jettent désormais au visage.
Clinique lacanienne – Chapitre XXIV – Suis-je le gardien de mon frère ?
La première victime de l’humanité n’est pas un étranger.
C’est un frère.
Après Abel, Caïn fonde une cité.
Après Rémus, Romulus fonde Rome.
Et si la civilisation était née non du meurtre du père, mais de la mort du frère ?
Depuis lors, les hommes tentent désespérément de vivre avec ceux qui leur ressemblent trop.
Toute la folie humaine tient peut-être dans cette difficulté.
« Suis-je le gardien de mon frère ? »
Clinique lacanienne – Chapitre XXIII – L’école est finie ?
Nous pensions avoir quitté l’école.
En réalité, nous l’avons étendue à toute la société.
L’élève est devenu salarié, le professeur manager, le bulletin de notes tableau de bord, et le médecin le dernier examinateur de nos existences.
Freud savait déjà que l’éducation, le gouvernement et la psychanalyse étaient trois métiers impossibles. Peut-être parce qu’ils rencontrent tous la même résistance : celle du désir humain.
Une réflexion sur les écoles, les maîtres, le transfert de travail et cette étrange modernité qui promet l’émancipation tout en perfectionnant sans cesse l’art d’évaluer, de classer et de retenir.
Car une véritable école ne se reconnaît pas à ceux qu’elle garde, mais à ceux qu’elle aide à partir.
Clinique lacanienne – Chapitre XXII – Le massacre des innocents
Ce ne sont pas les enfants que les civilisations sacrifient.
Ce sont leurs Innocents.
Et plus une société croit à la pureté, plus elle risque de fabriquer les conditions de son massacre.
Freud l’avait compris avant tout le monde : sauver l’enfant commence peut-être par le retirer du mythe de l’innocence.
Clinique lacanienne – Chapitre XXI – comptant (content) ou à crédit ?
Il existe des dettes que personne ne remboursera jamais.
Un amour.
Une reconnaissance.
Une promesse.
Une parole.
Heureusement !
“Voilà la grande erreur de toujours : s’imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent”
Jacques Lacan









