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Vignettes cliniques sur la répétition, l’emprise et la jouissance
La clinique commence toujours là où une conduite cesse d’être explicable par le seul principe de plaisir. Non pas quand le sujet souffre, mais quand il répète — et surtout quand il répète contre son propre intérêt.
C’est à ce point précis qu’une distinction apparemment linguistique devient décisive : celle par exemple entre l’ivrogne et l’alcoolique.
L’ivrogne cherche l’ivresse. Il s’abandonne à l’objet, oscille entre emprise et déprise, dans une logique encore réglée par le plaisir : boire pour se perdre un moment, pour suspendre la tension, pour céder.
L’alcoolique, lui, ne cherche pas l’ivresse. Il vise l’objet. Il organise, prévoit, administre. Il ne se laisse pas prendre par l’alcool : il cherche à prendre l’alcool — et, à travers lui, à tenir quelque chose du réel à distance.
Le cas d’une de mes patientes en donne une forme exemplaire.
Elle boit selon des règles strictes, dans des quantités calculées, avec une vigilance constante quant à la disponibilité de l’objet. L’angoisse n’apparait pas dans l’excès, mais dans la rupture possible de cette régulation. Même ses tentatives de sevrage obéissent à cette logique : non pas renoncer, mais maîtriser la privation.
Son coma éthylique n’est pas un accident de parcours.
Il marque le point où la maîtrise se retourne : là où le sujet, croyant administrer l’objet, franchit une limite réelle qu’il ne contrôle plus. Ce n’est pas une défaite dans le plaisir, mais un forçage au-delà du principe de plaisir, une tentative de franchir ce que Freud nomme le roc de la castration.
Cette logique de maîtrise se retrouve dans d’autres formes cliniques, plus discrètes.
Un patient, sans addiction manifeste, organisait sa vie autour de la mesure : sommeil, alimentation, activité physique, sexualité, repos — tout était quantifié. Rien ne débordait. Il ne se plaignait pas d’un excès, mais d’un épuisement.
Ce qu’il administrait n’était pas son corps, mais son rapport au désir.
Il ne désirait pas : il préparait les conditions d’un désir futur, toujours différé.
Nous sommes ici plutôt du côté obsessionnel : non pas perte de l’objet, mais impossibilité de le rencontrer. L’activité ne vise pas l’objet, elle vise à retarder sa rencontre.
À l’opposé, une patiente enchaînait les relations selon une structure constante : elle choisissait des partenaires fragiles, les soutenait, les relevait — puis se trouvait quittée au moment même où la relation devenait possible.
Elle ne subissait pas un destin.
Elle le produisait.
Freud l’indique clairement : le sujet ne se souvient pas, il reproduit.
Ici, le transfert n’est pas un attachement, mais une mise en scène active de la perte.
Nous sommes ici plutôt du côté hystérique : l’objet est appelé, puis retiré. Ce qui est visé n’est pas l’objet, mais le maintien de son manque.
Un autre cas éclaire une forme plus silencieuse de jouissance : celle du déchet.
Un homme, unanimement reconnu comme généreux, se rendait indispensable à tous. Il donnait sans compter, anticipait les demandes, occupait toute la place du secours — jusqu’à provoquer invariablement l’ingratitude de ceux qu’il aidait.
Ce qu’il répétait n’était pas la bonté, mais une position :
celle d’être utilisé puis rejeté.
Il ne donnait pas son manque ; il donnait un trop-plein destiné à masquer ce manque. Et ce trop-plein produisait mécaniquement la chute.
C’est ici que se situe une jouissance spécifique : non pas dans l’objet, mais dans la place occupée — celle du reste, du déchet, du sacrifié.
Ces différentes vignettes permettent de préciser ce qu’il en est du transfert.
Le transfert n’est pas un simple attachement.
C’est une manière de se laisser prendre dans une configuration déjà connue du sujet, mais non reconnue comme telle.
Le patient ne vient pas seulement parler : il rejoue.
Il tente de faire exister, dans la relation analytique, la structure même qui le détermine.
Le contre-transfert, dès lors, désigne toute tentative de l’analyste de reprendre la main, de comprendre trop vite, de diriger. Il est toujours du côté de la maîtrise — c’est-à-dire du côté même dont le sujet tente, à son insu, de se dégager.
Un dernier point mérite d’être isolé.
Nombre de sujets trouvent aujourd’hui un apaisement dans la normalisation : diagnostics, statistiques, courbes, espérances de vie. Être classé, mesuré, prévu — cela soulage.
Mais la névrose commence précisément là où le sujet résiste à cette assignation.
C’est pour cette raison que Freud abandonne l’hypnose : non par humanisme, mais parce qu’il rencontre des sujets qui ne se laissent pas faire, qui refusent d’être conduits.
Le symptôme n’est pas une anomalie à corriger.
Il est une solution singulière face à un réel.
La clinique lacanienne ne consiste donc pas à réduire les conduites à des catégories, mais à repérer, dans chaque cas, la façon dont un sujet se fait prendre :
- par un objet qu’il croit maîtriser (alcoolique),
- par un objet qu’il diffère indéfiniment (obsessionnel),
- par un objet qu’il appelle pour mieux s’en retirer (hystérique),
- ou par une place où il se constitue comme reste (jouissance du déchet plutôt chez le pervers).
Dans tous les cas, il ne s’agit pas de plaisir.
Il s’agit de répétition.
Et c’est là — exactement là — que peut commencer une clinique que je qualifie de lacanienne.
Thierry-Auguste Issachar
*illustration : Man in the mirror