Freud n’a découvert ni Œdipe ni le père de la horde dans une pochette surprise.

Il avait compris quelque chose de beaucoup moins romanesque et de beaucoup plus inquiétant : l’homme a besoin de se défendre de ce qu’il désire le plus.

C’est même ainsi que commence la névrose.

Dès 1894, Freud parle de psychonévroses de défense. Le terme est admirable. La névrose n’est pas d’abord une maladie ; elle est une protection. Elle ne tombe pas sur le sujet comme la tuile d’un toit mal entretenu. Elle se construit. Elle vient faire barrage contre quelque chose de plus ancien, de plus proche, de plus dangereux.

Contre quoi ?

Contre la mère, peut-être.

Non pas contre cette femme réelle qui nourrit, berce, protège et aime son enfant, mais contre cette relation primitive où rien encore ne sépare véritablement l’un de l’autre. La mère est le premier monde de l’enfant. Elle en est la chaleur, la voix, le sein, l’odeur ; elle est surtout celle dont il dépend entièrement avant même de savoir qu’il dépend de quelqu’un.

Il faut donc sortir de la mère.

Toute la question est de savoir comment.

C’est ici que Freud rencontre Œdipe. Non comme un joli mythe grec destiné à donner quelques frissons aux familles bourgeoises de Vienne, mais comme une opération de civilisation.

Œdipe introduit un troisième terme.

Quelque chose vient signifier à l’enfant cette vérité effroyable et pourtant salvatrice : ta mère désire ailleurs.

Le père n’est pas nécessairement celui qui crie le plus fort à table. Sa fonction est infiniment plus discrète. Il vient empêcher que deux fassent Un. Il ouvre une brèche dans cette intimité sans dehors où l’enfant risquerait de devenir l’objet même du désir maternel.

L’Œdipe est donc moins une affaire d’inceste qu’une affaire de séparation.

La petite fille et le petit garçon ne s’en défendent pourtant pas de la même manière.

Freud découvrira tardivement combien la relation préœdipienne de la fille à sa mère pouvait être longue, passionnelle, ravageante. Chez elle, l’hystérie peut faire œuvre de séparation : déplacer sur le père, puis sur les hommes, la question laissée en suspens auprès de la mère. Qu’est-ce qu’une femme ? Que veut une femme ? Que suis-je dans le désir de l’Autre ?

L’hystérique ne cesse de poser la question parce qu’elle a au moins réussi à la déplacer.

L’obsessionnel, lui, construit d’autres fortifications. Il pense. Il doute. Il compte. Il annule. Il recommence. Il enferme le désir dans une succession de rites et de précautions. Cette immense bureaucratie psychique a quelque chose de dérisoire, mais elle remplit une fonction essentielle : maintenir à distance ce qui menacerait de l’engloutir.

L’hystérique fait du désir une énigme.

L’obsessionnel en fait une procédure.

Tous deux ont néanmoins réussi quelque chose : ils ont introduit une médiation.

La phobie est d’une autre nature.

Elle aussi défend. Elle aussi protège. Mais elle protège en posant un voile plutôt qu’en opérant une véritable séparation.

Le petit Hans en donne peut-être le plus bel exemple. De tous les grands cas de Freud, c’est celui qui paraît s’en être le mieux sorti. Dora claque la porte. L’Homme aux rats demeure pris dans ses tourments. L’Homme aux loups poursuivra durant des décennies son interminable aventure analytique. Hans, lui, grandit, devient metteur en scène d’opéra et semble avoir mené une existence honorable.

On pourrait croire l’affaire réglée.

Elle ne l’est peut-être qu’en apparence.

Car la phobie du cheval réalise une opération prodigieuse : elle met une image devant quelque chose qu’il serait autrement impossible de regarder. Elle localise l’angoisse. Elle donne un nom et une forme au danger.

Mais le voile ne supprime pas ce qu’il recouvre.

Hans peut craindre les chevaux plutôt que de se perdre dans l’énigme du désir maternel. Le cheval devient alors une sorte de paravent posé devant le sexe de la mère, devant son désir, devant cette place impossible à occuper et plus impossible encore à quitter.

La phobie arrange donc le monde.

Mais elle ne sépare pas nécessairement de la mère.

C’est son extraordinaire efficacité et sa terrible faiblesse.

Le phobique peut rester toute sa vie attaché à cette relation duelle dont il s’est simplement ménagé une issue de secours.

Et cette issue a un prix : l’espace se rétrécit.

On ne prend plus le métro. Puis plus l’avion. Puis plus l’ascenseur. On évite certaines rues, certaines foules, certaines distances. Il faut être accompagné. Il faut prévoir la sortie. Il faut pouvoir rentrer.

Le monde du phobique ressemble bientôt à cette peau de chagrin imaginée par Balzac : chaque fois qu’il veut se protéger davantage, son univers diminue.

Et voici le paradoxe : plus l’espace intérieur se réduit, plus la question de l’espace extérieur devient brûlante.

Celui qui éprouve partout la menace de l’intrusion peut devenir extrêmement sourcilleux sur son territoire. Il lui faut sa place, sa distance, sa frontière. Le moindre empiètement devient agression.

La violence n’est alors pas nécessairement l’expression d’une puissance.

Elle peut être celle d’un espace devenu trop petit.

Il arrive même qu’un homme cherche dehors l’immensité qu’il n’a jamais réussi à conquérir en lui-même. Posséder davantage, repousser les frontières, annexer, accumuler : la conquête peut devenir la forme démesurée d’une défense contre l’impression d’être soi-même enfermé.

Les anciens avaient un mot pour cette abolition de la limite : l’hubris.

Ils savaient que certains désirs étaient trop grands pour les hommes et qu’il valait mieux en laisser la charge aux dieux.

Nous avons peut-être perdu ce savoir.

Notre époque se méfie de tout ce qui limite. L’interdit est suspect. La culpabilité paraît une maladie. Le renoncement, une faiblesse. Le père lui-même est souvent regardé comme un vestige encombrant dont on pourrait enfin se débarrasser.

Et quelque chose change dans la clinique.

Nos bonnes vieilles névroses — hystériques et obsessionnelles — n’ont certes pas disparu. Mais elles semblent parfois céder la place à une prolifération de phobies : phobie scolaire, phobie sociale, agoraphobie, peur de l’avion, des transports, des microbes, de la nourriture, de l’autre, bientôt peut-être de la vie elle-même.

Moins de culpabilité.

Davantage d’angoisse.

Moins de refoulement.

Davantage d’évitement.

C’est peut-être le prix d’une société qui veut se débarrasser trop vite de ses anciennes défenses sans savoir ce qu’elles contenaient.

Freud l’avait compris lorsqu’il inventa le père de la horde primitive. Peu importe que cette horde n’ait jamais existé. Le mythe dit quelque chose d’essentiel : les frères ne deviennent frères qu’après avoir renoncé ensemble à prendre la place du père qu’ils ont tué.

La culpabilité les civilise.

Elle leur interdit de recommencer chacun pour son propre compte.

La religion accomplira longtemps une fonction comparable. Dieu voyait tout, interdisait beaucoup et pardonnait parfois. Ce n’était pas rien. Il plaçait au-dessus de l’homme un Autre auquel abandonner une partie de son désir.

La science elle-même a pu offrir un autre refuge. Accumuler du savoir, ordonner le monde, prévoir ses mouvements : autant de manières de dresser des digues contre le retour de ce qui ne cesse pourtant jamais de revenir.

Car le refoulé revient.

Et derrière lui revient peut-être quelque chose de plus ancien encore : le m’aime maternel, la mamme, cette première jouissance dont l’homme passe ensuite son existence à rechercher les traces.

C’est pourquoi le désir est si dangereux lorsqu’aucune limite ne vient le border.

La jouissance, elle, possède encore une fin. Le corps finit par dire assez. L’homme mange jusqu’à satiété, boit jusqu’à l’ivresse, fait l’amour jusqu’à l’épuisement.

La jouissance rappelle brutalement à l’homme qu’il est mortel.

Le désir, lui, ne connaît aucune satiété.

Chaque objet obtenu en appelle un autre. Chaque territoire conquis fait apparaître une nouvelle frontière. Il lui faut toujours davantage, parce qu’aucun objet ne sera jamais celui qui fut perdu.

Les Grecs confiaient l’infini aux dieux.

Ils laissaient aux hommes la jouissance et la mort.

Nous voulons peut-être aujourd’hui tout garder : le désir sans limite, la jouissance sans dette, la liberté sans interdit et, si possible, la vie sans fin.

La névrose avait au moins cette élégance : elle rappelait à l’homme qu’il ne pouvait pas tout avoir.

La phobie lui rappelle désormais quelque chose de plus inquiétant :

à force de vouloir préserver tout son espace,

il peut finir par ne plus avoir de place où vivre.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Odilon Redon, Angst.

 

Références

[1] Sigmund Freud, « Les psychonévroses de défense » (Die Abwehr-Neuropsychosen), 1894.

[2] Sigmund Freud, Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (Le petit Hans), 1909.

[3] Sigmund Freud, Totem et Tabou, 1912-1913.

[4] Sigmund Freud, Sur la sexualité féminine, 1931 ; « La féminité », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1933.

[5] Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion, 1927 ; Malaise dans la civilisation, 1930.

[6] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, 1956-1957 ; Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, 1957-1958 ; « L’Étourdit », 1972.