Nous aimons opposer la science à la croyance comme on oppose la lumière à l’obscurité. D’un côté, les dieux, les mythes, les récits auxquels les hommes se seraient accrochés faute de mieux ; de l’autre, enfin, la raison débarrassée de ses fables, armée de chiffres, d’expériences et de preuves. L’humanité aurait ainsi quitté l’âge de la crédulité pour entrer dans celui du savoir.
L’histoire est séduisante. Elle est surtout un peu trop belle.
Car la science elle-même commence souvent par ce qu’elle ne voit pas.
Nous parlons de l’origine de l’Univers, de son expansion, de sa courbure, de ce qui se serait produit des milliards d’années avant qu’un seul être humain soit là pour en témoigner. Nous pouvons calculer admirablement loin, mais personne n’est allé vérifier ce qui se passe au-delà de l’Univers observable. Nous ignorons même si l’Univers est fini ou infini.
Il faut donc bien commencer quelque part par supposer.
La science ne s’en scandalise pas. Elle donne seulement à cette supposition un nom plus convenable : une hypothèse.
Mais toute la différence tient peut-être dans ce petit changement de mot. Car la croyance et la science peuvent parfaitement naître du même geste : affirmer provisoirement l’existence de quelque chose qu’on ne voit pas. Seulement, la croyance demande qu’on lui reste fidèle ; la science organise les conditions de son infidélité. Elle ne vaut que tant qu’elle accepte qu’un fait, un calcul, une expérience puissent un jour l’obliger à abandonner ce qu’elle tenait jusque-là pour vrai.
Le paradoxe est qu’une certaine science moderne, à force de ne plus supporter d’être mise en doute, finit parfois par ressembler à ce qu’elle prétendait avoir vaincu : une croyance.
C’est sans doute pour cette raison que Freud tenait tant à faire entrer la psychanalyse du côté de la science.
Non qu’il eût rêvé de revêtir l’analyste d’une blouse blanche ni de transformer le divan en laboratoire. Il savait seulement le danger. Une doctrine qui parle de l’enfance, de l’amour, du désir, de la faute, du père, de la mère, du sexe et de la mort possède tout ce qu’il faut pour devenir une religion. Elle offre des récits, des interprétations, des figures tutélaires, des maîtres et bientôt, si l’on n’y prend garde, des disciples chargés de veiller sur le dogme.
Freud, qui venait de découvrir le transfert, était particulièrement bien placé pour s’en méfier. Il savait avec quelle facilité un sujet prête à un autre un savoir qu’il n’a pas, et combien il est doux, parfois, de croire que quelqu’un sait enfin pourquoi nous souffrons.
Il fallait donc que l’inconscient fût autre chose qu’un article de foi.
Or Freud ne l’introduit pas comme une révélation. Dans son texte de 1915, il qualifie l’hypothèse de l’inconscient de « nécessaire et légitime ». La formule est remarquable. Il ne dit pas : l’inconscient existe, croyez-moi. Il dit en substance : certains phénomènes deviennent incompréhensibles si nous refusons de le supposer.
Pourquoi cet homme oublie-t-il précisément ce nom-là ? Pourquoi ce mot lui échappe-t-il à la place d’un autre ? Pourquoi répète-t-il avec une admirable constance ce dont il affirme pourtant vouloir sortir ? Pourquoi un symptôme persiste-t-il alors même que celui qui en souffre sait parfaitement qu’il est absurde ?
La conscience ne suffit pas à rendre compte de ce qui lui arrive.
Freud suppose donc autre chose.
Mais que suppose-t-il exactement ?
C’est ici que Lacan complique délicieusement l’affaire. Car il refuse l’image trop simple d’un inconscient qui aurait attendu, tapi depuis l’Antiquité dans quelque recoin de l’âme humaine, que Freud vienne enfin l’éclairer. Avant Freud, les hommes rêvaient, bien sûr. Ils oubliaient, trébuchaient sur leurs mots, se trompaient d’amour et répétaient leurs malheurs avec la même application que nous. Les phénomènes étaient là.
Mais l’inconscient freudien, lui, n’était pas encore là de cette manière.
Freud n’a pas inventé le lapsus. Il a inventé le sérieux avec lequel on pouvait l’écouter.
Il n’a pas inventé le rêve. Il a décidé qu’un rêve n’était pas seulement cette petite absurdité nocturne qu’on racontait le matin avant de l’oublier.
Il n’a pas inventé la répétition. Il a seulement cessé de croire ceux qui disaient : « Cette fois, ce sera différent. »
C’est peut-être ainsi que procèdent les grandes découvertes. Newton n’a pas inventé la chute des corps. Freud n’a pas inventé les ratés de la parole. L’un et l’autre ont fait exister un objet en donnant une forme intelligible à des phénomènes qui, jusque-là, demeuraient dispersés.
Alors faut-il croire à l’inconscient ?
La question est presque comique.
Un patient peut parfaitement déclarer qu’il n’y croit pas. Cela n’empêchera nullement un lapsus de lui échapper, un rêve de le réveiller, une vieille histoire de revenir sous un nouveau prénom. L’inconscient possède à cet égard un immense avantage sur les religions : il n’a pas besoin de fidèles pour faire son travail.
Le problème commence plutôt lorsque les psychanalystes, eux, se mettent à croire.
Lorsqu’un concept explique tout, il n’explique bientôt plus rien. Lorsqu’une objection faite à la psychanalyse devient nécessairement une « résistance », lorsque tout désaccord confirme la théorie qui prétend le déchiffrer, lorsque le maître a toujours raison parce que son obscurité même devient la preuve de sa profondeur, alors Freud a perdu.
La psychanalyse est devenue exactement ce qu’il redoutait.
Une croyance.
La question n’est donc peut-être pas de savoir si la psychanalyse est une science. Elle est de savoir si elle est encore capable de risquer ce qu’elle croit savoir.
Car il existe une différence immense entre supposer l’inconscient et croire en lui.
Le premier geste ouvre une enquête.
Le second fonde une Église.
Et si l’on veut vraiment savoir lequel des deux Freud nous a légué, inutile de réciter son catéchisme.
Il suffit d’ouvrir la bouche.
L’inconscient se chargera du blasphème.
Thierry-Auguste Issachar
*Francisco de Goya, Le sommeil de la raison engendre des monstres, planche 43 des Caprichos (1799) – Metropolitan Museum of Art
Références
- Sigmund Freud, « L’inconscient » (1915), in Métapsychologie.
- Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1933), XXXVe conférence, « D’une Weltanschauung ».
- Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion (1927).
- Jacques Lacan, « Position de l’inconscient » (1964), in Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973.
- Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique.