Il fut un temps où l’homme venait au monde avec une dette.
Il devait la vie à ses parents, le respect aux anciens, son travail à la communauté, ses fautes à Dieu et parfois même son salut à ceux qui étaient morts avant lui. On peut sourire aujourd’hui de cette immense comptabilité morale qui pesait sur les générations anciennes ; elle avait ses cruautés, ses hypocrisies et ses innombrables névroses. Mais elle disait au moins ceci : quelque chose nous précède, dont nous ne sommes ni l’origine ni le propriétaire.
Freud connaissait parfaitement ce monde. Il en fit même l’une des grandes scènes de la névrose. L’homme civilisé est celui qui consent à payer quelque chose de sa satisfaction pour vivre avec les autres. Il ne peut ni aimer, ni haïr, ni jouir exactement comme il le voudrait. De cette retenue naissent la civilisation, mais aussi la culpabilité, le symptôme et cette interminable négociation avec soi-même que Freud appela la névrose.
L’obsessionnel en demeure sans doute la figure la plus accomplie. Il doit toujours quelque chose. Une parole qu’il n’aurait pas dû prononcer, un désir qu’il n’aurait pas dû avoir, une faute dont il n’est même plus certain qu’elle ait été commise. Il compte, annule, répare, recommence. Sa dette est si ancienne qu’il en a oublié le créancier, mais cela ne l’empêche nullement de continuer à payer.
Il est, si l’on veut, l’homme d’un ancien monde.
Car quelque chose s’est renversé.
Nous supportons de moins en moins d’être débiteurs. Le sacrifice nous paraît suspect, le renoncement inutilement cruel, la culpabilité une affection dont il conviendrait de guérir. Nous voudrions jouir sans perdre, choisir sans renoncer, recevoir sans devoir. Et, à mesure que s’efface cette ancienne dette envers l’Autre, une autre position apparaît, presque inverse.
Nous ne lui devons plus.
C’est lui qui nous doit.
Freud en avait aperçu la logique dès 1916 dans un texte bref et admirable consacré à ceux qu’il appelle « les exceptions » et qui sont aujourd’hui devenues la règle !
Ces patients ont souffert, et Freud ne cherche nullement à démontrer qu’ils se trompent. Une maladie, une disgrâce, une injustice précoce, parfois un malheur tout à fait réel les a frappés. Ils ont été lésés avant même d’avoir pu se défendre. Seulement, de cette injustice naît peu à peu une conviction singulière : puisqu’ils ont déjà payé, pourquoi devraient-ils encore consentir aux renoncements ordinaires exigés de tous les autres ?
La souffrance devient alors une créance.
On ne dit plus seulement : il m’est arrivé quelque chose d’injuste.
On ajoute : il m’est donc dû quelque chose.
Et c’est là que commence le problème analytique.
Car Freud ne demande pas si la blessure est vraie. Elle peut l’être parfaitement. Il demande ce qu’un sujet fait de ce qui lui est arrivé. Entre subir une injustice et organiser sa vie autour d’elle, il y a tout l’espace de la névrose.
L’« exception » freudienne transforme peu à peu son malheur en privilège. Puisque la vie l’a lésée, elle s’estime autorisée à réclamer une compensation. Puisqu’elle a souffert davantage, les règles communes ne devraient plus tout à fait lui être opposables. Quelque chose lui revient.
Freud trouve chez Shakespeare la figure immense de cette petite comptabilité humaine.
Richard III se sait difforme. La nature, pense-t-il, lui a refusé ce qu’elle a accordé aux autres : la beauté, la séduction, la possibilité de prendre place dans le jeu amoureux. De cette injustice première, il tire une conséquence terrible : puisqu’on l’a lésé, il se dédommagera. Il prendra par la ruse, par le meurtre et par le pouvoir ce que la nature lui aurait refusé.
Nous ne sommes évidemment pas tous Richard III.
Mais Freud remarque avec son ironie habituelle que nous comprenons Richard parce que quelque chose de son raisonnement nous est familier.
Qui n’a jamais pensé : pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi suis-je né dans cette famille, avec ce corps, cette histoire ? Pourquoi ai-je dû perdre ce que d’autres semblent avoir reçu sans effort ?
Et surtout, qui n’a jamais prononcé cette phrase admirablement dangereuse :
« Après tout ce que j’ai subi… »
La suite vient presque d’elle-même.
Après tout ce que j’ai subi, j’y ai bien droit.
Après tout ce que j’ai donné, on me le doit.
Après toutes ces années perdues, il faudrait bien que quelqu’un me les rende.
Ainsi le débiteur s’efface peu à peu derrière le créancier.
Ce déplacement n’est peut-être pas sans rapport avec notre époque. Il serait évidemment absurde de regretter un monde où chacun devait se courber devant la famille, la religion, le sexe auquel il était assigné ou l’ordre social dans lequel il était né. Une part essentielle de la modernité a consisté à délier l’homme de dettes imaginaires et parfois féroces.
Mais la psychanalyse sait qu’on ne supprime pas si facilement une dette. On peut seulement la déplacer.
Nous sommes peut-être passés d’un monde où le sujet se demandait sans cesse ce qu’il devait à l’Autre à un monde où il demande ce que l’Autre lui doit.
Mes parents me doivent l’enfance que je n’ai pas eue.
Mon conjoint me doit les années que je lui ai données.
Mon travail me doit la reconnaissance qui ne m’est jamais venue.
La société me doit la place qui aurait dû être la mienne.
Il arrive que tout cela soit vrai.
Mais la vérité d’une dette ne dit encore rien de ce que le sujet en fera.
Car certaines dettes ont ceci de particulier qu’elles ne peuvent être remboursées. Aucun parent ne peut refaire une enfance. Aucun amour ne peut restituer les années perdues. Aucune réparation ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu.
Et pourtant le sujet continue de présenter la facture.
Pourquoi ?
Lacan permet peut-être ici de pousser un peu plus loin l’intuition freudienne. Tant que l’Autre me doit quelque chose, l’Autre existe encore. Il demeure quelque part celui qui aurait dû savoir, empêcher, protéger, aimer davantage, donner ce qui manquait.
La créance maintient le débiteur en vie.
La plainte peut ainsi devenir l’une des dernières manières de croire encore à l’Autre.
C’est pourquoi il est parfois si difficile d’y renoncer. Non parce que le sujet aimerait sa souffrance, ce qui serait une sottise, mais parce que sa souffrance lui a donné une place : celle de celui à qui quelque chose est dû.
Perdre cette créance serait perdre encore une fois.
Il arrive ainsi qu’un homme se remette mieux de sa blessure que du droit que cette blessure lui avait donné.
L’analyse ne consiste évidemment pas à lui répondre : « Personne ne vous doit rien. » Ce serait remplacer une morale de la dette par une morale du renoncement et prendre, une fois de plus, la place de celui qui saurait solder les comptes.
L’analyste n’est ni juge ni huissier.
Il peut seulement permettre que se découvre ce que cette dette soutient, ce qu’elle protège, parfois ce qu’elle empêche.
Car on peut attendre si longtemps d’être remboursé qu’on finit par faire de cette attente une existence.
Freud avait montré combien l’homme renonce difficilement à ses satisfactions. Il avait peut-être découvert, avec ses « exceptions », quelque chose de plus difficile encore :
nous renonçons moins facilement à notre souffrance qu’au droit qu’elle nous a donné.
Nous passons parfois une vie entière à réclamer à l’Autre le remboursement de notre enfance.
Il ne paiera pas.
Non parce que la dette n’a jamais existé.
Mais parce que certaines pertes ne se remboursent pas.
Et peut-être une analyse commence-t-elle vraiment le jour où le sujet cesse d’attendre que la vie lui rende ce qu’elle lui a pris, pour se demander enfin ce qu’il peut faire de ce qui lui reste.
Thierry-Auguste Issachar
*Le roi Richard III
Références
- Sigmund Freud, « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique » (1916), en particulier « Les exceptions ».
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation (1930).
- Sigmund Freud, Totem et Tabou (1912-1913).
- William Shakespeare, Richard III, acte I, scène 1.
- Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », in Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, 1959-1960, Paris, Seuil, 1986.