Toute l’histoire de la science pourrait tenir dans le récit d’une expulsion.
L’homme avait pourtant commencé sa carrière dans des conditions admirables. Il habitait un paradis dont il était le centre, entouré d’un monde entièrement dévoué à sa satisfaction. Il n’avait ni à demander ni à mériter. Il lui suffisait presque de paraître pour être nourri, réchauffé, consolé. Ce paradis avait un nom, celui de la mère, et l’humanité n’a peut-être jamais cessé de vouloir y retourner.
On comprend dès lors son peu d’enthousiasme lorsque la science entreprit de lui apprendre qu’il n’y était plus.
Car la science, contrairement à ce que nous aimons raconter, n’est pas seulement cette magnifique entreprise par laquelle l’homme s’est rendu maître de la nature. Elle est aussi, et peut-être surtout, l’anatomie de sa propre chute. À chaque grande découverte, quelque chose de sa souveraineté s’effondre. À chaque progrès du savoir, une illusion supplémentaire devient inhabitable.
Copernic lui retire sa place au centre de l’Univers. Newton le soumet aux mêmes lois que les corps qui tombent. Darwin lui découvre une parenté embarrassante avec les animaux. Freud lui apprend que le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. Quant à Lacan, il lui inflige cette dernière humiliation : non seulement l’homme ignore ce qui le détermine, mais il ne sait pas exactement ce qu’il dit lorsqu’il parle. Le langage, dont il se croyait propriétaire, l’habitait bien avant qu’il ne puisse prétendre en disposer.
Voilà donc notre glorieux destin : avoir quitté le ventre maternel pour découvrir successivement que nous ne sommes ni le centre du monde, ni l’exception de la nature, ni les maîtres de notre maison, ni même les propriétaires de notre parole.
On appelle cela le progrès.
Il serait pourtant injuste d’en vouloir à la science. Elle n’a fait que dresser l’inventaire de notre déchéance, donner une forme intelligible à cette perte inaugurale dont nous passons ensuite notre existence à chercher la réparation. Toute connaissance véritable commence peut-être par une désillusion. Encore faut-il consentir à ce qu’elle nous retire quelque chose.
Or c’est précisément là que les choses se compliquent. Car l’homme, après avoir été si rudement dépossédé, n’a rien trouvé de mieux que de faire de la science une nouvelle promesse de toute-puissance. Ce qu’il avait perdu dans le paradis maternel, il entend désormais le reconquérir dans les laboratoires. Il ne sera peut-être jamais maître de son origine, mais il prétend devenir maître de son destin. Il vaincra les maladies, les souffrances, les imperfections du corps et, pourquoi pas, cette regrettable anomalie qu’est la mort.
L’ancienne promesse religieuse d’une vie éternelle a simplement changé de vocabulaire. Elle se présente aujourd’hui avec des instruments de mesure, des protocoles expérimentaux et de considérables moyens financiers. Le paradis n’a pas disparu. Il a seulement été transféré au département de la recherche.
C’est ici que la psychanalyse introduit une objection d’une insolence presque insupportable.
La psychanalyse n’est pas une affaire de foi. Elle n’a nul besoin qu’on croie en elle. Son caractère irréfutable ne tient pas à ce qu’elle aurait réponse à tout, mais précisément à ce qu’elle commence là où toute prétention à répondre de tout rencontre sa limite. Il fallait une discipline singulièrement audacieuse pour inscrire dans ses propres fondements, non pas la promesse d’une guérison universelle, mais la reconnaissance de deux impossibilités auxquelles nul être humain ne saurait échapper : l’amour et la mort.
Éros et Thanatos.
On mesure assez mal l’énormité d’une telle proposition.
Depuis des siècles, les hommes inventent des savoirs pour triompher de ce qui les accable. La médecine veut guérir, la technique veut maîtriser, la politique veut gouverner, la religion veut sauver. Chacune, à sa manière, entretient l’espoir qu’un jour les obstacles d’aujourd’hui ne seront plus que les ignorances d’hier. La psychanalyse, elle, ose soutenir que certaines limites ne sont pas provisoires, qu’aucune découverte ne les abolira et qu’il serait vain de promettre à l’homme de le délivrer de ce qui constitue précisément sa condition.
Car il ne guérira jamais de l’amour.
Non pas de telle passion malheureuse, de telle rupture douloureuse ou de telle obsession dont une analyse pourra assurément modifier le destin. Il ne guérira jamais de cette maladie plus ancienne qui le pousse à chercher dans un autre ce qui lui manque, à réclamer d’être aimé pour ce qu’il ne sait pas lui-même être, à croire qu’une rencontre pourrait enfin le réconcilier avec sa propre existence.
L’amour est cette tentative toujours recommencée de retrouver une complétude dont nous avons fait rétrospectivement le souvenir d’un paradis. Peu importe que ce paradis n’ait jamais existé. Il suffit que nous en éprouvions le manque pour passer notre vie à le chercher.
Et il ne guérira pas davantage de la mort.
Nous pourrons prolonger l’existence, remplacer les organes, retarder les défaillances du corps, peut-être même repousser si loin certaines limites biologiques que nos ancêtres nous auraient pris pour des dieux. Cela n’abolira pas la mortalité. Car la mort n’est pas simplement une maladie qui attendrait son traitement. Elle est cette borne à partir de laquelle notre existence prend son caractère irréversible, cet horizon qui fait de chaque vie une histoire dont nul ne pourra indéfiniment reporter la dernière page.
Freud avait eu cette audace de réunir, sous les noms d’Éros et de pulsion de mort, deux forces dont la tension ne se résout dans aucune harmonie définitive. Lacan donnera à l’impossible une portée décisive en le situant du côté du réel : non pas ce que nous ignorons encore et que la science nous permettra un jour de connaître, mais ce qui ne se laisse ni résorber dans le savoir ni abolir par le sens.
Le réel est ce mur contre lequel viennent se briser nos plus belles constructions. On peut le contourner, le recouvrir de mots, inventer mille récits pour expliquer sa présence ; on ne le fera pas disparaître en lui donnant un nom.
C’est d’ailleurs ce qui rend notre rapport au monde si singulier. Une chose ne possède pas en elle-même le sens que nous lui attribuons. Un événement identique pourra devenir pour l’un une catastrophe, pour l’autre une délivrance ; une parole sans importance pour celui qui la prononce pourra décider de toute une existence chez celui qui l’entend. Nous ne cessons de donner du sens aux choses, et ce sens nous engage bien davantage qu’une prétendue vérité contenue en elles.
Mais il ne suffit pas de donner un sens à quelque chose pour en venir à bout. Nous pouvons interpréter indéfiniment un amour perdu, donner mille raisons à notre souffrance, reconstruire l’histoire de nos désirs et découvrir les déterminations les plus secrètes de nos attachements ; rien de tout cela ne supprimera la possibilité d’aimer encore. De même, aucune explication de la mort, si admirable soit-elle, ne nous dispensera de mourir.
Le sens est ce que l’homme invente pour habiter le monde. Le réel est ce qui demeure lorsque toutes ses inventions ont échoué à le rendre habitable.
On comprend alors pourquoi la psychanalyse ne saurait se confondre avec une entreprise de réparation. Elle peut dénouer un symptôme, desserrer une répétition, déplacer une jouissance, rendre au sujet une liberté qu’il ne se connaissait plus. Freud lui-même n’a jamais renoncé à la portée thérapeutique de sa découverte. Mais elle ne prétend pas le délivrer de sa condition d’être parlant, désirant et mortel. Elle ne lui promet pas davantage de trouver enfin le bon objet d’amour qui viendrait combler définitivement ce qui lui manque.
En cela, elle occupe une place presque scandaleuse parmi les disciplines qui se réclament du savoir. Là où tant d’autres repoussent toujours plus loin les frontières de ce qu’elles espèrent pouvoir maîtriser, elle fait de l’impossible non pas un échec provisoire, mais l’une des conditions mêmes de sa pratique.
C’est peut-être pourquoi elle suscite tant de résistances. On pardonne plus facilement à un savoir de se tromper qu’à celui qui refuse de nous promettre ce que nous désirons le plus. Il est infiniment plus confortable de croire que la solution n’a pas encore été découverte que d’envisager qu’il n’y en ait pas.
L’homme supporte mal les limites. Il les prend volontiers pour des provocations personnelles.
Il existe pourtant une différence considérable entre vouloir soulager la souffrance et prétendre supprimer les conditions mêmes qui la rendent possible. La psychanalyse ne condamne ni le progrès médical ni les conquêtes scientifiques. Elle leur rappelle seulement qu’une vie débarrassée de toute maladie ne serait pas pour autant débarrassée du désir, et qu’une existence considérablement prolongée n’en deviendrait pas éternelle.
Il fallait peut-être toute l’histoire de la science, toute cette succession de blessures narcissiques, pour que l’homme en arrive à cette découverte autrement plus embarrassante : certaines choses ne lui seront jamais rendues, non parce qu’il aurait insuffisamment travaillé à les reconquérir, mais parce qu’elles ne sont pas à sa disposition.
La psychanalyse est ainsi cette étrange discipline qui ose faire de l’impossible non pas une défaite, mais un savoir. Elle ne guérira jamais l’homme de la maladie d’amour. Elle ne le guérira jamais de la mort. Et c’est précisément parce qu’elle ne promet ni l’une ni l’autre de ces guérisons qu’elle mérite d’être prise au sérieux.
Car si l’homme ne peut guérir de l’amour ni de la mort, il peut en revanche cesser de consacrer son existence à vouloir s’en guérir. Toute la différence est là. À force d’attendre un amour qui ne manquerait de rien, un bonheur qui ne risquerait rien, une vie qui ne finirait pas, il pourrait bien passer à côté de la seule existence dont il dispose. La psychanalyse ne supprime pas l’impossible ; elle permet de ne plus en faire un prétexte pour renoncer à vivre.
L’homme a inventé la science pour repousser les limites de sa condition. Il lui aura fallu la psychanalyse pour découvrir que toutes les limites ne sont pas des obstacles à franchir.
Il ne guérira jamais de l’amour ni de la mort. Mais il pourrait bien guérir, un jour, de cette folie de vouloir en guérir.
Thierry-Auguste Issachar
* Caspar David Friedrich, Femme devant le soleil levant (ou couchant), vers 1818-1820 — Museum Folkwang, Essen.
Références bibliographiques
- Sigmund Freud, « Une difficulté de la psychanalyse » (1917), sur les blessures narcissiques infligées à l’humanité par les découvertes scientifiques et la psychanalyse.
- Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920), notamment les développements consacrés aux pulsions de vie et aux pulsions de mort.
- Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture (1930), sur la souffrance humaine, l’amour et l’antagonisme entre Éros et la destructivité.
- Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), sur les limites de la pratique analytique et l’impossibilité attachée à certains métiers.
- Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » (1957), in Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), Paris, Seuil, 1986.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Seuil, 1975, notamment sur l’impossible, le réel et l’absence de rapport sexuel.
- Jacques Lacan, « La science et la vérité » (1965), in Écrits, Paris, Seuil, 1966.