Il y a des hommes qui passent leur vie à chercher une reconnaissance que rien ne semble pouvoir leur accorder. Ils travaillent, séduisent, accumulent les succès, poursuivent les honneurs, et chaque victoire, loin de les apaiser, les condamne à en rechercher une autre. Comme si quelque chose, au commencement de leur existence, leur avait été refusé et que le monde entier devait désormais s’employer à réparer cette injustice.

Et puis il en est d’autres qui paraissent étrangement dispensés de cette servitude. Ils avancent sans réclamer, entreprennent sans demander la permission, réussissent sans paraître attendre qu’on les félicite. Leur assurance déconcerte, parfois irrite, et suscite chez ceux qui les entourent une hostilité dont ils ne comprennent pas toujours l’origine.

La psychanalyse s’est beaucoup intéressée aux premiers. Elle a peut-être insuffisamment interrogé les seconds.

L’histoire de Caïn et Abel offre à cet égard une énigme singulière.

Caïn travaille la terre, Abel garde les troupeaux. Tous deux présentent une offrande à Dieu, mais celui-ci accueille favorablement celle d’Abel et détourne son regard de celle de Caïn. L’aîné en conçoit une douleur si profonde que son visage s’abat. Peu après, il entraîne son frère dans les champs et le tue.

On a fait de ce premier meurtre l’acte fondateur de la jalousie fraternelle. Caïn aurait tué par haine, incapable de supporter que Dieu préfère son frère. L’explication est séduisante, presque trop, tant elle nous dispense d’interroger celui qui demeure silencieux dans cette affaire : Abel.

Car enfin, pourquoi Abel ne paraît-il pas tourmenté par ce besoin de reconnaissance qui dévore son frère ? Pourquoi offre-t-il à Dieu sans que le récit nous le montre inquiet du jugement qui suivra ? D’où lui vient cette apparente tranquillité, cette assurance que Caïn semble avoir perdue avant même que Dieu ne détourne son regard ?

Et si Abel avait déjà reçu ailleurs ce que son frère s’épuisait à obtenir ?

L’hypothèse mérite qu’on s’y arrête. L’enfant qui s’est éprouvé comme l’objet privilégié de l’amour maternel peut conserver de cette première élection une assurance singulière. Il ne se croit pas nécessairement supérieur aux autres ; il habite simplement le monde comme s’il y avait naturellement sa place. Il n’a pas besoin de conquérir à chaque instant le droit d’exister, puisqu’il lui semble l’avoir reçu une fois pour toutes.

Peut-être faut-il aller plus loin. Cet enfant n’aurait-il pas occupé, dans le désir de sa mère, la place de ce que Lacan nomme le phallus, non pas l’organe, mais ce signifiant autour duquel s’organise le manque de l’Autre ? Être ainsi investi, se croire ce qui comble la mère, pourrait donner au sujet une force considérable, celle de celui qui n’a pas encore découvert qu’il ne saurait être tout pour elle.

Il existe pourtant une différence capitale entre avoir été aimé et se croire capable de combler le manque maternel. Le premier peut donner des ailes ; le second risque d’interdire de s’en servir pour partir. Toute la question serait alors de savoir comment cette assurance inaugurale peut devenir une liberté plutôt qu’une captivité.

Freud connaissait quelque chose de cette étrange faveur.

Sa mère, Amalia, l’appelait son « Sigi en or ». Il fut son fils préféré, et Freud lui-même attribuait à cette élection une part de cette confiance presque insolente avec laquelle il affronta les résistances de son époque. Il observait que celui qui a été incontestablement le préféré de sa mère conserve pour la vie le sentiment du conquérant, cette assurance du succès qui contribue souvent à le produire.

Quelle remarquable intuition chez celui qui allait consacrer son œuvre à montrer que l’homme n’est jamais maître chez lui !

Le conquistador n’est peut-être pas celui qui ignore les obstacles, mais celui qui ne leur demande pas de lui confirmer son droit d’avancer. Freud put ainsi affronter l’hostilité du monde médical, traverser la solitude de ses premières découvertes et persévérer dans une entreprise dont personne ne lui garantissait l’issue. Il avait peut-être reçu, avant même de pouvoir en mesurer le prix, cette permission intérieure dont tant d’autres passent leur existence à rechercher la signature.

Revenons à Caïn.

Son drame n’est peut-être pas tant que Dieu préfère Abel, mais que son frère semble pouvoir se passer de cette préférence. Caïn attend du regard divin qu’il lui révèle ce qu’il vaut. Abel, dans notre hypothèse, ne paraît rien attendre de semblable. L’un offre pour être reconnu ; l’autre semble offrir depuis la certitude d’avoir déjà une place.

Cette différence est insupportable, car Abel ne possède aucun objet que Caïn pourrait lui dérober. Il possède quelque chose de bien plus enviable : l’apparente liberté de ne pas avoir à demander.

C’est ici que la jalousie cesse d’être une explication suffisante. Caïn ne veut pas seulement obtenir ce que possède son frère. Il voudrait être ce frère, occuper cette place d’où l’existence ne semble plus avoir à se justifier. Le semblable devient alors le témoin vivant d’une privation que rien ne vient apaiser.

Lacan, dans son analyse de l’agressivité et du rapport spéculaire, a montré combien l’image de l’autre peut devenir le lieu d’une rivalité mortelle. Ce qui se joue dans cette rencontre n’est pas simplement la possession d’un objet, mais l’intégrité même de l’image à laquelle le sujet tente de s’identifier. L’autre est insupportable parce qu’il paraît jouir d’une unité dont le sujet s’éprouve privé.

Dès lors, le meurtre d’Abel pourrait relever de quelque chose de plus profond que la haine ou la vengeance : une angoisse devant l’impossible reconnaissance de soi. En supprimant son frère, Caïn tente d’abolir cette présence qui lui renvoie sans cesse l’image de ce qu’il croit ne pas être. Il ne tue pas seulement un rival. Il cherche à faire disparaître la mesure de son propre manque.

Mais le récit biblique ménage une dernière surprise.

Lorsque Dieu lui demande où se trouve Abel, Caïn ne répond ni par l’aveu de sa jalousie ni par la revendication de son crime. Il oppose cette question devenue célèbre : « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Quelle extraordinaire réponse !

À celui dont il attendait la reconnaissance, Caïn répond en contestant la responsabilité qui le lie à son frère. Comme si, après avoir voulu supprimer le rival, il lui fallait encore nier le lien même qui les unissait. La question n’est plus de savoir pourquoi Abel a été préféré, mais pourquoi Caïn aurait eu à répondre de son existence.

Le meurtre n’a pourtant rien résolu. Dieu demeure, le regard demeure, et Caïn découvre qu’il ne peut davantage se dérober au jugement de l’Autre qu’il ne pouvait en obtenir l’amour. Sa culpabilité, dont rien ne permet d’affirmer qu’elle précédait le crime, trouve désormais dans celui-ci un motif irrévocable. Le voilà condamné à l’errance, poursuivi par ce regard auquel il n’aura jamais cessé de vouloir échapper.

Il croyait tuer celui qui lui faisait de l’ombre. Il découvre qu’il a supprimé son frère sans supprimer ce qui lui manquait.

On comprend mieux, dès lors, ce que cette histoire pourrait apporter à notre lecture du complexe d’Œdipe. Celui-ci ne se réduit certes pas à la rivalité avec le père ni au désir d’en recevoir la reconnaissance. Mais la confrontation à un tiers, à la loi et au manque occupe une place décisive dans la constitution du sujet. Certains semblent toutefois traverser cette épreuve sans demeurer prisonniers d’une demande incessante d’approbation. Non qu’ils échappent à la castration symbolique, mais parce qu’ils paraissent moins contraints de faire reconnaître par l’Autre une valeur dont ils ne doutent pas à chaque instant.

Nos sociétés civilisées ont fait de cette reconnaissance une véritable économie. Il faut être vu, apprécié, distingué, admiré. La valeur d’un homme semble désormais se mesurer au nombre de regards qu’il parvient à attirer sur lui. Et celui qui n’en réclame aucun devient parfois plus suspect que celui qui les recherche tous.

Faut-il pourtant condamner ces sujets que l’amour premier semble avoir délivrés, au moins partiellement, de cette interminable mendicité ?

Il serait tout aussi naïf de les croire exempts de névrose que de leur reprocher de ne pas souffrir suffisamment. L’assurance de l’enfant préféré peut aussi bien nourrir le génie que l’illusion de toute-puissance. Elle peut ouvrir au monde comme elle peut maintenir le sujet captif du désir maternel. Rien ne garantit que celui qui n’attend plus la reconnaissance du père ait véritablement consenti au manque de la mère.

C’est peut-être ici que se distingue le complexe d’Abel du complexe d’Œdipe. Non comme une nouvelle catégorie clinique, mais comme une question que la psychanalyse aurait tort d’écarter : que devient le désir chez celui qui semble n’avoir jamais eu à conquérir sa place ?

Freud eut peut-être cette chance de transformer l’amour maternel en audace plutôt qu’en prison. Il ne passa pas son existence à prouver qu’il était le fils préféré d’Amalia. Il en fit quelque chose qui dépassait infiniment sa mère, jusqu’à découvrir que nul amour, fût-il le premier, ne saurait abolir le manque.

Caïn, lui, commit l’erreur tragique de croire que la disparition de son frère lui donnerait enfin cette place qu’il enviait.

Il n’avait pas compris qu’on ne devient pas Abel en tuant Abel.

Car ce que Caïn enviait à son frère n’était pas d’être préféré de Dieu, mais de pouvoir vivre sans avoir à l’être.

Thierry-Auguste Issachar

*Pier Francesco Mola — Caïn tuant Abel, vers 1650-1652 – Metropolitan Museum of Art, New York

Références bibliographiques

  1. La Bible, Genèse, chapitre 4, versets 1-16, récit de Caïn et Abel.
  2. Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve (1900), notamment les développements sur le complexe d’Œdipe.
  3. Sigmund Freud, Psychologie des masses et analyse du moi (1921), sur l’identification et les liens libidinaux.
  4. Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome I (1953), sur l’enfance de Freud, la préférence maternelle et le sentiment du conquérant.
  5. Jacques Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  6. Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949), dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  7. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet (1956-1957), Paris, Seuil, 1994, sur le phallus et la relation mère-enfant.
  8. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-1963), Paris, Seuil, 2004, sur le manque, l’objet et l’angoisse.