Dialogue fictif entre Freud et Lacan
Lumière miel. Le miroir fissuré laisse passer un rai de lumière plus franc. L’étoffe est étalée au sol. Freud et Lacan tiennent chacun un pan. Ils tournent lentement autour, comme s’ils cherchaient la bonne maille.
Scène I – L’accusation
LACAN
(serrant l’étoffe)
C’est vous, cher Sigmund, qui recommandiez la froideur du chirurgien : distance, lumière crue, « attention également flottante » — vos mots de 1912. Le scalpel, pas la caresse.
FREUD
(assent, calme)
Oui : « gleichschwebende Aufmerksamkeit* » — pour ne pas préférer un mot à un autre, voire pas un patient à un autre. Et en 1915, quand l’amour surgit en transfert, je demande de ne surtout pas y répondre. Non par froideur mais par soin : qu’aucun geste ne vienne exploiter la demande (Observations sur l’amour de transfert).
LACAN
Moi, j’ai veillé la nuit, je me suis rendu disponible, j’ai pratiqué la scansion et la séance courte : une coupure pour faire résonner le signifiant (La direction de la cure, Séminaire XI). Il m’est arrivé de m’agenouiller au chevet, parce que parfois l’acte est d’être là.
FREUD
(avec douceur)
Être là, oui. Mais laisser respirer aussi. J’ai appris cela dans le rêve de l’injection faite à Irma : ma hâte d’expliquer recouvrait ma propre angoisse. Depuis, je sais qu’un excès de présence peut étouffer le travail du rêve.
LACAN
(et cinglant)
Et un excès d’explication peut l’anesthésier.
(Bref silence. Ils se jaugent.)
*attention flottante
Scène II – Les publics
LACAN
Vous parliez aux médecins. Moi, j’ai enseigné la psychanalyse aux profanes : écrivains, mathématiciens, comédiens. Je l’ai tirée hors du cabinet, dans mon Séminaire, dans Télévision — qu’on entende la logique là où on ne l’attend pas.
FREUD
(surpris, puis souriant)
Permettez : j’ai défendu l’analyse profane contre mes confrères (Die Frage der Laienanalyse, 1926). J’ai soutenu que l’éthique analytique ne dépend pas d’un diplôme de médecine. Mais j’ai demandé qu’on ne prenne pas la psychanalyse pour de la littérature ou pire pour de la poésie. Dans les Cinq psychanalyses — Dora, Hans, l’Homme aux rats, Schreber, l’Homme aux loups — j’ai montré la clinique, pas un salon.
LACAN
Je vous rends cela. Mais j’ai voulu que les poètes entendent ce que vos cas disent de la langue : La lettre volée n’est pas un conte — c’est la structure de l’adresse.
FREUD
Qu’ils entendent, d’accord. Qu’ils se souviennent aussi que derrière la lettre, il y a une voix qui tremble.
Scène III – Les images qui restent
(Freud soulève un pan d’étoffe ; les plis dessinent des chemins.)
FREUD
Regardez ces plis : Dora qui s’étrangle à la porte du lac — pas une topologie, une voix coupée.
L’Homme aux rats collé à sa dette paternelle — pas un graphe d’abord, une culpabilité qui tourne.
L’Homme aux loups et sa fenêtre d’hiver — pas seulement un signifiant, une image glacée qui revient.
Et Signorelli : l’oubli qui dévoile ce qu’on ne veut pas voir.
LACAN
(et se rapprochant)
Je les ai relus pour en extraire le nerf :
Chez Dora, la métaphore paternelle vacille ;
Chez l’Homme aux rats, le signifiant de la dette fait chaîne ;
Chez l’Homme aux loups, le regard comme objet a vous fixe à la fenêtre ;
Chez Hans, la phobie noue le cheval à la fonction du Nom-du-Père.
Je n’efface pas : j’opère sur ce qui insiste.
FREUD
Opérez, oui — mais n’oubliez pas le grain. Dans Au‑delà du principe de plaisir, un enfant lance et ramène une bobine — fort/da : le jeu sèche les larmes, il ne les remplace pas.
LACAN
Et moi j’y entends l’objet petit a : la petite chose qui cause ce retour.
Scène IV – Le tissage
(Ils rapprochent les deux pans. Le geste est précis, presque artisanal.)
FREUD
Vous dites objet a ; je vois la bague retirée d’un doigt avant un départ — reste matériel qui fait tourner la pensée.
Vous dites point de capiton ; je vois une phrase de la mère répétée chaque soir, qui agrafe la peur au sommeil.
Vous dites sujet barré ; je vois la cicatrice d’un enfant qui n’a pas trouvé les mots.
LACAN
Et moi je traduis :
La bague, c’est l’objet cause ;
La phrase maternelle, c’est l’arrimage du sens ;
La cicatrice, c’est le trait unaire qui marque le sujet.
(Écrits, Subversion du sujet, Séminaire XI.)
FREUD
Très bien. Mais laissez le visage assez longtemps pour que votre algèbre prenne chair. Quand je parle de souvenir-écran, je rappelle qu’une scène en apparence banale peut recouvrir un souvenir insupportable — et que ce n’est qu’en la racontant qu’on peut s’en approcher.
LACAN
Et quand je parle de scansion, je m’interdis de tout raconter à la place : une coupure pour que le sujet entende sa ponctuation.
(Ils échangent les pans d’étoffe, chacun prenant celui de l’autre.)
Scène V – La couture finale
(Ils s’agenouillent, une aiguille imaginaire à la main. Ils commencent à « recoudre » la fêlure du miroir avec un fil invisible.)
LACAN
Vous avez gardé la distance du chirurgien — Recommandations aux médecins — là où j’ai pratiqué la proximité brûlante et la séance variable. Mais au fond, nous cherchons la même chose : pas l’adaptation, la voix singulière.
FREUD
Celle qui résiste à nos systèmes. Dans Schreber, je n’ai pas voulu “rendre la raison” : j’ai écouté jusqu’au bout une construction délirante, parce qu’elle tenait lieu de colonne vertébrale. Dans Moïse, j’ai soutenu l’hypothèse invérifiable d’un Moïse non juif mais égyptien : non pour faire œuvre d’historien, mais parce qu’un tel récit permettait à un peuple de porter une vérité insupportable.
LACAN
Et moi, j’ai mis l’analyste à la place vide — celle dont je parle dans mon Séminaire XVII — pour que le désir de l’analysant ne soit ni étouffé par une consolation, ni enfermé dans une réponse toute faite.
FREUD
Alors, cousons là où ça rompt : un point pour la chair, un point pour la lettre… et l’étoffe tiendra.
(Ils tirent doucement. La fissure du miroir se referme lentement ; une seconde lumière s’allume sur les mains qui cousent.)
LACAN
À qui appartient l’étoffe, Sigmund ?
FREUD
À celui qui la tient, et à celui qui ose la lâcher pour que l’autre la prenne.
(Ils lâchent ensemble. L’étoffe retombe sans bruit. Noir. Puis une faible lumière se tourne vers la salle.)
LE PUBLIC
(à l’unisson, d’abord murmuré puis plein)
« Et nous… que faisons‑nous de ce que vous n’avez pas dit ? »
Silence. Rideau.
Thierry-Auguste Issachar