Il existe chez le névrosé une pente constante, opiniâtre, presque respectable tant elle est bien habillée : une pente ascétique. Elle ne se présente pas sous la forme caricaturale du rigorisme religieux ou de la morale déclarée. Elle est bien plus efficace. Elle se loge au cœur même de ce que le sujet appelle sa « raison », sa « mesure », sa « maturité ».
Le névrosé ne cherche pas le plaisir. Il cherche à n’avoir rien à perdre.

Cette ascèse n’est pas une option parmi d’autres. Elle est une stratégie de survie psychique. Le sujet préfère une vie appauvrie, contrôlée, sous-exposée, plutôt que le risque inhérent à toute jouissance véritable. Il ne renonce pas par élévation morale, mais par peur structurale. Peur d’être affecté, déplacé, dépendant. Peur, surtout, d’être comptable de son désir.

 

La jouissance est l’ennemi

Chez le névrosé, la jouissance est toujours déjà condamnée. Avant même d’être tentée, elle est disqualifiée : trop dangereuse, trop excessive, trop coûteuse. On lui substitue alors des équivalents acceptables — le devoir, la patience, la retenue, la réflexion.
La vie devient gérable à condition d’être neutralisée.

Le névrosé se flatte de sa capacité à renoncer. Il y voit un signe de distinction, parfois même d’intelligence. Il se félicite de ne pas céder là où d’autres « s’abîment ». Il confond la maîtrise avec la mort lente. Là où il y a du désir, il installe des digues ; là où il y a du risque, il appelle la sagesse ; là où il y a de la vie, il exige des garanties.

 

Le surmoi, ce comptable de la renonciation

Cette pente ascétique est le produit direct d’un surmoi vorace, dont le névrosé se fait le serviteur zélé. Il se vit comme débiteur permanent : débiteur d’un idéal, d’un parent, d’une Loi supposée. Renoncer devient une manière de se tenir quitte, d’éviter la faute, de différer le jugement.

Mais la dette ne se solde jamais. Plus le sujet renonce, plus il s’enfonce. Chaque sacrifice appelle un sacrifice supplémentaire. Le surmoi ne remercie pas ; il exige. L’ascèse n’est pas une pacification, mais une escalade. Le névrosé ne vit plus selon son désir, mais selon l’impératif de ne surtout pas céder.

 

La jouissance de la privation

Il faut être clair : le névrosé jouit de sa privation. Il y trouve une satisfaction réelle, quoique négative. Jouissance d’être celui qui tient bon, celui qui se contrôle, celui qui ne se laisse pas aller. Jouissance d’une posture, d’une identité morale fondée sur la retenue.

Cette jouissance est pauvre, mais elle est sûre. Elle offre au sujet une consistance minimale : celle du sujet qui « vaut » parce qu’il s’est retenu. Elle évite l’angoisse du désir assumé, qui expose au manque, à la dépendance, à la perte possible de l’amour de l’Autre.
Mieux vaut une jouissance maigre que le risque d’une vie engagée.

La psychanalyse contre la paix du soir

La psychanalyse ne vient pas flatter cette morale de l’extinction. Elle ne promet pas une meilleure gestion de la frustration, ni une ascèse plus éclairée. Elle vise au contraire à défaire cette solution mortifère, à en révéler le prix.

Ce que le névrosé appelle « paix » est souvent une fatigue. Une capitulation progressive devant le vivant. Une anticipation docile de ce que Lacan nommait la « paix du soir » : cette pente vers l’apaisement, l’harmonie, la réduction des tensions — autrement dit, le travail silencieux de la pulsion de mort.

La cure n’a pas pour ambition d’abolir cette pente. Elle ne sauve personne. Elle ouvre seulement la possibilité, fragile et toujours réversible, de ne plus confondre la vie avec son extinction anticipée.
Elle rappelle une chose simple et insupportable : vivre n’est pas moral, vivre n’est pas sûr, et vivre ne se paie pas d’avance par la souffrance.

 

Thierry-Auguste Issachar