Depuis Pour introduire le narcissisme (1914), le narcissisme ne désigne pas, chez Sigmund Freud, un défaut moral ni une inflation d’amour-propre. Il désigne une organisation de la libido. La question n’est pas de savoir si le sujet s’aime trop. La question est : où la libido est-elle investie ? Dans le moi ? Dans l’objet ? Dans l’image ? Dans l’idéal ? Freud déplace d’emblée le débat du terrain psychologique vers celui de l’économie.
Mais une autre question, plus silencieuse, traverse son texte : qu’est devenue la toute-puissance narcissique de l’enfance ? L’enfant fut un jour son propre idéal. Il se vécut complet, centre du monde, aimé sans condition. Cette plénitude ne disparaît pas avec l’âge ; elle se transforme. L’adulte ne renonce jamais totalement à cette perfection première. Il en déplace la charge. Il la projette devant lui. Il l’installe comme horizon.
Freud distingue alors deux formations que l’on confond trop vite : le Moi idéal et l’Idéal du moi. Le Moi idéal est l’image perdue de la complétude. Il relève de l’imaginaire, au sens où plus tard Jacques Lacan systématisera ce registre : il s’agit d’une figure de perfection, sans manque, sans division. L’Idéal du moi, lui, n’est pas image mais instance. Il naît lorsque l’enfant comprend qu’il ne peut plus être parfait pour être aimé. L’amour narcissique se déplace vers une instance intérieure qui juge, évalue, exige. L’Idéal du moi est héritier des identifications parentales, des interdits, des attentes culturelles. C’est devant lui que le moi se mesure. C’est par lui que le refoulement devient possible.
Freud précise un point décisif : la formation d’idéal est la condition du refoulement. Les motions pulsionnelles entrent en conflit avec les représentations éthiques intériorisées. Le moi, soutenu par l’Idéal du moi, refoule ce qui lui paraît incompatible avec cette exigence. Mais il serait faux de croire que la formation d’idéal équivaut à la sublimation. On peut vénérer un idéal très élevé sans avoir sublimé quoi que ce soit. La sublimation est un destin de la libido d’objet : la pulsion se détourne vers un but éloigné de la satisfaction sexuelle immédiate, socialement valorisé. L’Idéal du moi exige la sublimation ; il ne peut l’obtenir par contrainte. Là où la sublimation échoue, le refoulement peut devenir pathogène.
La question devient alors plus précise : l’adulte normal a-t-il su convertir la libido du moi infantile en investissement d’objet ? Autrement dit, a-t-il consenti à perdre quelque chose de sa perfection première pour aimer autre chose que lui-même ?
Freud formule ici une polarité structurale. Si la libido d’objet se retire massivement vers le moi, le monde se vide : la psychose guette. Si, inversement, l’objet est élevé au rang d’idéal sexuel dans un abandon total de la libido du moi, le risque est celui de la perversion. Entre ces deux extrêmes s’organise la névrose, autour d’un conflit productif. La santé psychique n’est pas absence de narcissisme ; elle est circulation. Elle suppose une économie mobile, capable de déplacement.
C’est cette mobilité qui semble aujourd’hui fragilisée.
Notre époque ne supprime pas l’idéal ; elle en modifie la texture. Les réseaux sociaux, par exemple, ne font pas naître le narcissisme : ils en industrialisent le miroir. Le sujet ne se contente plus d’être vu ; il doit être visible. L’image n’est plus moment structurant mais régime permanent. Le regard de l’Autre se quantifie. La reconnaissance devient chiffre. L’objet est moins investi pour lui-même que pour l’effet narcissique qu’il procure. L’amour se transforme en validation. Il ne s’agit pas d’un excès de narcissisme, mais d’une fragilité qui exige confirmation continue.
Lorsque l’investissement d’objet s’appauvrit, le moi se durcit. L’identité peut alors devenir point de fixation. Non plus inscription symbolique — dans une filiation, une langue, une histoire — mais attribut à défendre. Plus le sujet se vit comme blessé, plus il investit cette blessure comme totalité. La souffrance n’est pas feinte ; elle est réelle. Mais elle peut devenir lieu privilégié d’investissement. Comme l’hypocondriaque concentre sa libido sur un organe, le sujet peut concentrer sa libido sur une atteinte symbolique. La blessure devient identité. L’identité devient revendication. La revendication devient scène.
Freud avait déjà observé que la maladie peut devenir solution lorsque l’amour est empêché. Là où l’investissement d’objet ne parvient plus à se soutenir, la plainte peut servir de substitut. Ce n’est pas une condamnation morale ; c’est une lecture économique. Où circule la libido ? Où se fixe-t-elle ? Où se retire-t-elle ?
Dans la paranoïa, Freud montre que le délire constitue une tentative de guérison. Lorsque le monde s’est désinvesti, le délire reconstruit un univers cohérent. Il offre une architecture. La paranoïa est un délire d’observation : elle ne croit que ce qu’elle voit. Elle donne consistance symbolique à partir d’une certitude perceptive. Ce n’est pas le symbolique qui fonde l’observation ; c’est l’observation qui tente de produire du symbolique. Architecture spéculative intégrale. À l’échelle collective, lorsque le lien symbolique s’affaiblit — institutions, savoir, transmission — la tentation est grande de restaurer imaginairement une totalité perdue. Le leader charismatique fonctionne comme miroir géant. Il promet la fin de l’humiliation. Ce n’est pas d’abord idéologique ; c’est libidinal.
Freud notait encore que là où l’Idéal du moi ne s’est pas constitué, la tendance sexuelle pénètre telle quelle dans la personnalité. Le pervers n’est pas celui qui transgresse un idéal élevé ; il est celui qui refuse l’écart entre le moi et l’idéal. Être à nouveau son propre idéal, comme dans l’enfance. Ne pas consentir à la division. Les promesses contemporaines de complétude — « soyez vous-même », « venez comme vous êtes » — touchent un point sensible : la nostalgie d’un monde sans manque. Mais sans écart, sans perte, il n’y a pas de déplacement possible vers l’objet.
Freud écrivait qu’on doit aimer pour ne pas tomber malade. Aimer suppose une perte narcissique consentie. Aimer, c’est accepter de ne plus être son propre idéal. C’est accepter que l’objet ne soit pas miroir mais altérité. Là réside peut-être la difficulté contemporaine. Non pas que nous nous aimions trop, mais que nous peinions à supporter la perte qu’implique l’amour.
On a souvent cité la formule de Lacan : l’artiste nous précède toujours. C’est vrai. L’artiste capte avant nous les mouvements de la subjectivité. Mais, plus profondément encore, dans la réalité psychique décrite par Freud, c’est l’infantile qui nous précède. Il insiste sous les formes les plus modernes. Il cherche à retrouver sa perfection perdue. Il résiste à la perte.
Le narcissisme contemporain n’est pas triomphe. Il est symptôme d’une difficulté à convertir. Lorsque la libido du moi consomme l’économie entière, le monde se désertifie. Le sujet se replie. La communauté se rigidifie. Le politique devient miroir. La question n’est peut-être pas : pourquoi sommes-nous si narcissiques ? Mais : avons-nous encore les conditions symboliques qui permettent de transformer la toute-puissance infantile en amour d’objet sans nous effondrer ?
Car le véritable courage n’est pas de s’aimer. Il est d’accepter de ne plus être son propre idéal.
Thierry-Auguste Issachar
*Narcisse du Caravage