Pourquoi la vérité est-elle si centrale chez Jacques Lacan ? Non parce qu’elle serait démontrable, ni parce qu’elle relèverait d’un savoir vérifiable, mais parce qu’elle constitue la condition même du lien. La vérité lacanienne n’est pas de l’ordre de la preuve : elle est de l’ordre de la parole. Elle ne se constate pas, elle s’adresse. Elle ne s’accumule pas, elle s’énonce. Ce qui fait autorité, chez Lacan, ce n’est donc ni la science ni l’expertise, mais une parole engagée, une parole qui met en jeu un sujet — et qui, pour cette raison même, peut produire un effet de pacification.
Il n’y a pas de paix possible tant que le désir n’a pas trouvé place dans la parole. Non pas le désir comme besoin ou comme appétence, mais le désir comme ce qui excède toute demande, comme ce qui ne se dit jamais qu’à moitié et divise le sujet au moment même où il parle. Le désir de l’homme, soutient Lacan, est le désir de l’Autre : non pas désir de l’objet de l’autre, mais désir d’être reconnu comme sujet désirant. La vérité n’est alors ni un contenu ni un savoir caché ; elle est ce qui se risque dans l’acte même de dire. Elle n’est pas ce qui se dit, mais ce qui se met en jeu dans l’énonciation. C’est en ce sens que la position lacanienne porte une tonalité profondément hystérique : le désir n’y trouve sens qu’à être adressé, exposé, offert au regard et à l’écoute de l’Autre.
Ce déplacement se lit avec une netteté particulière dans la manière dont Lacan se sépare du père freudien. Le père de Sigmund Freud — notamment celui de Totem et Tabou — est un père mythique : figure originaire de toute-puissance, jouissant de toutes les femmes, dont le meurtre fonde la loi et la culture. Lacan se méfie de cette fiction dès lors qu’elle se donne comme récit anthropologique. En relisant Hamlet, il opère un renversement décisif : la tragédie œdipienne ne s’organise pas autour du désir de tuer le père, mais autour du désir de le venger. Le père n’y apparaît pas comme obstacle souverain, mais comme figure déjà humiliée, déjà déchue, déjà destituée.
Sur ce point, Lacan touche juste. Le père réel n’est jamais ce père glorieux et jouisseur que le mythe érige. Il est un père blessé, amoindri, parfois ridicule. Mais là où Freud se détourne radicalement de ce père réel — n’en conservant que la dépouille symbolique, idéalisée après-coup — Lacan prend acte de cette humiliation comme d’un fait structural. Le père réel est toujours défaillant. Ce qui compte, ce n’est pas sa puissance ou sa jouissance, mais son défaut.
C’est précisément à cet endroit que surgit la fonction du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père n’est pas le père : il apparaît là où le père réel échoue. Il ne garantit pas la castration en majesté, mais sur un mode minimal, dégradé, strictement symbolique. Il ne fonde pas l’ordre ; il le soutient tant bien que mal. Lorsque cette fonction fait défaut, lorsque le Nom-du-Père est forclos, la scène subjective se peuple alors de pères imaginaires : figures envahissantes, persécutrices ou idéalisées, venant suppléer à ce qui n’a pas été symboliquement noué. Dieu peut alors redevenir le Père — non comme héritier du père mort, mais comme suppléance massive à une carence structurale. C’est là que se dessinent la psychose, ou son revers — non pas son envers — qu’est la perversion.
La divergence entre Freud et Lacan est ici décisive. Chez Freud, Dieu apparaît après le meurtre du père : figure nostalgique, tentative d’expiation, substitut mélancolique d’un père définitivement perdu. Chez Lacan, le mouvement est inverse : Dieu est mort d’emblée, et ce sont les pères — au pluriel — qui viennent s’y substituer. Dès lors, toutes les filiations deviennent possibles, précisément parce qu’aucune n’est garantie par un Père suprême. Le Nom-du-Père n’est pas le dernier refuge du religieux ; il est paradoxalement le support même de l’athéisme lacanien.
En ce sens, Lacan propose une épure du complexe d’Œdipe qui le rend enfin cliniquement opérant. Le Nom-du-Père n’est pas un mythe fondateur, mais une fonction minimale, mobilisable là où le récit œdipien classique échoue à faire lien. Il permet de penser l’économie subjective de ceux pour qui le père n’a jamais été ni tout-puissant ni désirable, mais déjà humilié, déjà désérotisé. Or ce père-là — père sans gloire, père sans jouissance — est précisément le père de l’hystérique. Lacan ne corrige pas Freud : il le déplace là où la clinique, silencieusement, l’attendait.
Thierry-Auguste Issachar