La phobie ne se contente pas de produire de la peur. Lorsqu’elle échoue à maintenir sa fonction de bord, lorsqu’elle est attaquée, disqualifiée ou sommée de disparaître, elle peut se renverser en haine. Cette haine n’est pas un affect secondaire, ni une dérive morale : elle est une tentative ultime de tenir l’angoisse à distance lorsque l’objet phobique ne suffit plus à la localiser.

Sigmund Freud avait déjà rapproché la phobie de ce qu’il nommait l’hystérie d’angoisse. Ce rapprochement est décisif. Il nous indique que la phobie n’est pas d’abord une peur rationnelle, mais un destin possible de l’angoisse sexuelle lorsque celle-ci ne trouve pas à se symboliser. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’objet, mais la honte — honte d’un désir, honte d’une excitation, honte d’une activité masturbatoire vécue comme transgressive ou excessive.

Lorsque cette honte ne peut être élaborée, lorsqu’aucun détour symbolique ne vient la tempérer, elle peut se retourner. La honte se renverse alors en attaque. Ce qui était redouté devient haï. La phobie cesse d’être un signal d’alarme et devient une machine à exclure.

Il n’est pas anodin que certaines phobies contemporaines — dites « sociales » — se présentent sous les traits de discours haineux. La haine n’est pas ici une conviction idéologique ; elle est une défense désespérée contre une proximité insoutenable avec l’objet du désir. Haïr, c’est parfois tenter de maintenir à distance ce qui excite autant que cela angoisse.

 

Agoraphobie, claustrophobie : deux faces d’un même fantasme

 

Freud avait une intuition clinique remarquable : l’agoraphobie est liée à un fantasme de prostitution. Il ne s’agit pas d’un jugement moral, mais d’une structure fantasmatique précise. L’espace ouvert, la place publique, exposent le sujet à la possibilité d’une séduction, d’un abandon, d’un consentement à un désir érotique vécu comme incontrôlable. Traverser la place, ce n’est pas seulement marcher : c’est risquer de céder.

La claustrophobie, souvent présentée comme l’inverse de l’agoraphobie, en est en réalité le miroir. Là où l’agoraphobie redoute l’exposition, la claustrophobie redoute l’engloutissement. Mais dans les deux cas, c’est la même scène qui se rejoue : celle d’un corps pris dans un rapport au désir qu’il ne maîtrise pas. Trop de dehors ou trop de dedans — trop de regard ou trop de proximité — menacent de faire effondrer les limites du sujet.

 

La psychanalyse née d’une phobie

 

Il n’est pas anecdotique que la règle fondamentale de la psychanalyse soit née d’une phobie. Freud, phobique des trains, invente l’association libre en recourant à une métaphore ferroviaire :

« Conduisez-vous comme un voyageur assis côté fenêtre, décrivant à quelqu’un installé à l’intérieur le paysage qui défile. »

Cette règle n’est pas seulement une méthode ; elle a une vertu contraphobique. Elle permet de rester assis, de ne pas descendre, de ne pas fuir, tout en laissant passer le mouvement. L’angoisse de castration — perdre sa maison, sa patrie, sa terre natale — est ainsi métabolisée dans le dispositif même de la cure.

Lorsque Freud quitte Vienne à la fin de sa vie, il perd tout : sa langue, son monde, son sol. La psychanalyse apparaît alors rétrospectivement comme née d’une phobie de l’exode, d’une angoisse de la séparation radicale, que Freud n’a cessé de border par l’écriture, la théorie et la transmission. Moïse, figure de l’exil fondateur, n’est pas loin. La psychanalyse naît d’une peur de partir, et pourtant, paradoxalement, elle enseigne à ne pas s’accrocher.

 

Le miroir, la paranoïa et l’équivoque du manque

 

Avec le stade du miroir, Jacques Lacan situe l’origine du JE dans une expérience fondamentalement paranoïaque. Le sujet se constitue dans le regard de l’autre, dans une image qui le précède et le dépasse. Le manque y subit une torsion décisive : « tu me manques » devient indiscernable de « je manque à toi ».

L’anglais I miss you condense cette équivoque structurale. Le manque n’est plus localisable. Il circule. Chaque signifiant devient réversible. C’est ici que Freud nous rappelle une vérité simple et radicale : la castration originelle, c’est la séparation d’avec la mère. La phobie, elle, tente de donner une forme secondaire à cette perte première.

 

Sublimation, vocation et illusion de prédestination

 

Certaines phobies peuvent se sublimer. La peur des maladies peut conduire à une vocation médicale. La peur du sang peut devenir savoir du corps. Mais Freud nous met en garde contre une lecture trop édifiante de ces destins. L’inconscient n’est pas protestant. Il ne promet aucune prédestination morale.

C’est précisément ce point qui a conduit Freud à rompre avec Adler. Nous ne sommes pas secrètement orientés vers notre « mission ». Nous sommes fondamentalement irresponsables au sens freudien : traversés par des affects, des pulsions, des hasards, que seule une attention également flottante permet d’entendre. L’inconscient reste l’instance du chaos, de l’inattention, du désordre — et c’est ce qui le rend vivant.

 

Refoulement, vérité et soupçon

 

Le déplacement entre Freud et Lacan est ici décisif. Chez Freud, le refoulement ment, et le retour du refoulé dit la vérité notamment par des lapsus, des mots d’esprit, des actes manqués… Chez Lacan, le refoulement devient la vérité même du désir, et le retour du refoulé son envers. L’oubli du nom Signorelli est, pour Lacan, la vérité du désir de Freud ; là où Freud n’y voyait que son déguisement.

Ce renversement introduit le soupçon. La vérité ne se livre plus dans le trébuchement, mais dans un mi-dire, une vérité voilée, jamais pleine. « Moi, la vérité, je parle », dit Lacan — mais elle ne se laisse jamais saisir toute. Il n’y a plus de métalangage possible. Toute prétention à dire la vérité de la vérité relève de l’imposture.

 

Conclusion : la phobie comme éthique du voile

 

La phobie donne un objet à l’angoisse. En cela, elle protège. Mais ce faisant, elle peut figer le sujet dans une défense devenue tyrannique. Lorsqu’elle est attaquée sans être entendue, elle peut se transformer en haine, en agressivité, en exclusion, en rejet de l’autre devenu porteur de l’angoisse.

La psychanalyse ne vise pas à abolir la phobie, ou la guérir à tout prix. Elle vise à entendre ce qu’elle tente de sauver. Car l’humain ne peut vivre sans écran, sans détour, sans voile. S’il se voyait tel qu’il est, sans médiation, sans fiction, ce serait l’effondrement.

La phobie nous rappelle cette vérité dérangeante et essentielle :
il n’y a pas d’existence humaine sans opacité,
pas de désir sans détour,
pas de lien social possible sans un minimum de mensonge vital, de convenances.

Ce n’est pas la phobie qu’il faut haïr.
C’est l’illusion d’une transparence totale qu’il faut interroger.

 

Thierry-Auguste Issachar

 

*merci à Estelle Bleustein pour l’illustration