La phobie est sans doute l’un des symptômes les plus mal compris de la modernité. On la croit simple parce qu’elle exhibe un objet. On la croit banale parce qu’elle se décline à l’infini — araignées, foules, ascenseurs, avions, places publiques, écrans, regards. On la croit quotidienne parce qu’elle circule aujourd’hui dans les manuels, les médias et les discours de prévention comme une gêne parmi d’autres. C’est un leurre !!!

La phobie n’est pas une petite peur. Elle n’est ni un accident psychique ni une hypersensibilité contemporaine. Elle est une construction défensive sophistiquée, une véritable architecture subjective, élaborée pour répondre à une impasse beaucoup plus radicale : celle de l’angoisse lorsqu’elle menace de devenir sans bord, sans localisation, sans scène.

C’est précisément pour cette raison qu’elle n’entre pas dans le champ de ce que Freud nomme la psychopathologie de la vie quotidienne. Dans ce texte, Freud s’intéresse aux lapsus, aux oublis, aux actes manqués : à ces failles discrètes où l’inconscient se manifeste sans désorganiser l’existence. Ces phénomènes ont en commun leur caractère transitoire. Ils passent, se corrigent, se rationalisent, se recouvrent d’humour ou d’oubli. Ils font trébucher le discours, non le monde.

La phobie, elle, ne passe pas. Elle ne fait pas trébucher le sujet sur un mot, mais sur l’espace lui-même. Elle impose des arrêts, des détours, des stratégies. Elle exige une réorganisation durable de la vie. Le sujet phobique ne se trompe pas d’objet : il sait précisément lequel éviter, à quelles conditions, dans quels lieux, à quelles heures. Là où le lapsus est une irruption furtive du désir, la phobie est une stabilisation coûteuse de l’angoisse. Trop cohérente, trop efficace, trop structurante pour être rangée parmi les petits ratés du quotidien.

La clinique freudienne est claire sur ce point : la phobie n’est pas un échec du psychisme, mais une réussite défensive. Dans le cas du Petit Hans, la peur du cheval ne signale pas une fragilité de l’enfant ; elle lui permet au contraire de donner une forme à une angoisse qui, sans cela, serait diffuse et envahissante. Le cheval n’est pas la cause de l’angoisse : il en est la mise en scène. La phobie accomplit un travail précis : elle nomme l’angoisse, lui assigne un objet, introduit un bord symbolique minimal là où le réel menace de déborder. Elle protège le sujet — mais au prix d’un monde rétréci, balisé d’interdits et de contournements.

Ce qui distingue radicalement la phobie des formations de l’inconscient ordinaires, c’est qu’elle ne se contente pas d’apparaître : elle gouverne. Elle redessine la ville, le corps, les trajectoires. Elle transforme l’espace commun en carte privée de zones évitées et de passages surveillés. Elle fonctionne comme une loi silencieuse, d’autant plus contraignante qu’elle ne se formule jamais. Là où le lapsus murmure, la phobie commande.

Avec Lacan, cette organisation prend une portée supplémentaire. La phobie apparaît comme une solution charnière, une plaque tournante structurale, située entre névrose, psychose et perversion. Elle fonctionne comme un signifiant-écran, interposé entre le sujet et l’angoisse pure. Ce n’est pas tant l’objet qui effraie que la position subjective qu’il impose : être vu, exposé, pris dans une scène. Traverser une place publique seul, ce n’est pas seulement affronter un espace ; c’est devenir soi-même une tache dans le tableau, un point offert au regard de l’Autre. Le sujet n’est plus celui qui regarde : il est celui qui est regardé.

La phobie est ainsi très souvent une phobie du regard. Elle touche au miroir, non comme lieu d’unification, mais comme lieu de capture. Ce que le miroir renvoie n’est jamais le moi paisible, mais le semblable, l’alter ego inquiétant. Le « tu es cela » n’apaise pas : il fige, il expose, il menace. Le stade du miroir est aussi, on le sait, un moment fondateur de la paranoïa.

C’est à partir de là que se comprennent certaines conduites paradoxales des phobiques. Chez eux, la meilleure défense est souvent l’attaque. À la place de l’objet phobique brut, ils substituent fréquemment un objet esthétisé, maîtrisé, parfois même sublimé. L’objet terrifiant est remplacé par un objet regardable, pensable, contrôlable. Là où l’angoisse surgissait sans forme, le sujet introduit de la beauté, de la mise en scène, du style. Cette substitution n’abolit pas la phobie ; elle la rend habitable.

On comprend aussi pourquoi la phobie trouve presque toujours son origine dans l’enfance, et plus précisément dans des environnements familiaux insuffisamment sécurisants. Il ne s’agit pas nécessairement de familles violentes ou chaotiques, mais de configurations où la fonction protectrice vacille, où le cadre symbolique est incertain, où l’enfant se trouve trop tôt confronté à des situations qu’il ne peut métaboliser. Les accidents domestiques jouent ici un rôle décisif. Brûlures, chutes, électrocutions, portes qui claquent, escaliers traîtres : autant d’événements banals qui prennent une valeur traumatique lorsque rien ne vient les border symboliquement. L’objet phobique est alors d’une extrême banalité — plaque de cuisson, prise électrique, escalier, porte — précisément parce qu’il s’inscrit dans le quotidien familial.

Ces phobies infantiles s’accompagnent fréquemment de manifestations régressives — énurésie, encoprésie — comme si le corps venait suppléer là où la symbolisation fait défaut. Le corps « éteint le feu », traite l’excitation à sa manière, lorsque la parole ne suffit pas. L’enfant peut alors s’adonner aux charmes de l’angoisse : non par goût du danger, mais parce qu’elle lui permet de gérer la dimension excitante de la séduction originaire. Il s’y risque d’autant plus volontiers qu’il compte sur la présence parentale pour le protéger — non pas du monde, mais de ce que son propre inconscient met en jeu.

La difficulté surgit lorsque ces solutions, efficaces dans l’enfance, sont brutalement disqualifiées par la norme adulte. La société dite des « normaux » exige leur démantèlement rapide : il faut circuler, prendre l’ascenseur, monter sur scène, traverser la place. Cette exigence de normalisation méconnaît ce que la phobie soutenait. En voulant supprimer trop vite l’objet phobique, on oublie qu’il faisait fonction de point d’ancrage. Le retirer sans en entendre la logique, c’est risquer de libérer une angoisse autrement plus envahissante, plus diffuse, plus dévastatrice.

La phobie n’est donc pas un trouble du quotidien, même si elle emprunte ses objets au quotidien. Elle est une solution subjective à une impasse structurale. Là où le lapsus laisse entendre l’inconscient à bas bruit, la phobie organise l’angoisse à ciel ouvert. Elle ne dit pas seulement que l’inconscient travaille ; elle montre ce qu’il en coûte lorsqu’il faut lui donner une forme stable.

Le quotidien peut supporter l’inconscient tant qu’il trébuche.
La phobie commence lorsque le sujet ne peut plus avancer.

 

Thierry-Auguste Issachar