Freud a très tôt désigné, au cœur même du travail du rêve, un point qui résiste à toute interprétation. Il l’a nommé l’ombilic. Non pas un détail obscur à élucider plus tard, mais un lieu où le sens s’arrête, où l’analyse rencontre une opacité irréductible. Ce point n’est pas un défaut de la méthode, encore moins un échec du savoir. Il est une nécessité. Pour que le psychisme tienne, il faut qu’une part du réel demeure hors prise. L’idée d’un désir entièrement déchiffrable, d’un inconscient totalement transparent à lui-même, relève toujours d’une illusion dangereuse.

L’histoire de Marie Bonaparte en offre une illustration clinique saisissante. Son acharnement à vouloir percer le mystère de sa frigidité, à en trouver la cause dans l’anatomie puis à la corriger par la chirurgie, témoigne de cette tentation moderne : forcer l’ombilic, abolir l’inconnu du sexe, réduire l’énigme à un défaut réparable. Or elle ne guérit pas. Non parce que Sigmund Freud aurait échoué, mais parce qu’il existe, au cœur du sexuel, une part qui ne se résout ni par le savoir ni par la technique. L’ombilic ne se traverse pas. Il se respecte.

C’est dans ce voisinage que prend place la fonction de l’objet phobique. Très tôt, la psychanalyse a repéré que certains sujets ne peuvent affronter la rencontre avec le réel — qu’il soit sexuel, corporel ou social — sans s’appuyer sur un objet particulier. En reprenant à Alfred Binet le terme de fétichisme, Freud montre que le fétiche n’est ni un caprice ni une perversion anodine, mais une solution défensive. Il vient occuper la place de ce qui, dans le sexe maternel, demeure énigmatique et insoutenable. Le fétiche n’est pas une illusion naïve : il est un bricolage psychique nécessaire.

Il existe une parenté profonde entre l’objet fétiche et l’objet phobique. Tous deux bordent un point d’inconnu fondamental. Mais là où le fétiche garantit au sujet que l’énigme est maîtrisée, localisée, tenue sous contrôle, l’objet phobique atteste au contraire de son existence menaçante. Le fétiche apaise en fixant ; la phobie protège en signalant. L’un rassure, l’autre alerte. Dans les deux cas, le sujet invente un dispositif singulier pour ne pas être submergé.

On retrouve ici, dans un autre registre, la fonction de l’objet transitionnel décrite par Donald Winnicott. Cet objet, à la fois interne et externe, permet à l’enfant de supporter l’absence, la séparation, la perte. Certains sujets, adultes compris, ne s’en séparent jamais complètement. Non par immaturité, mais parce que cet objet continue à faire barrage à une angoisse sans contours. Comme l’objet phobique, il stabilise là où le réel menace de déborder.

Cliniquement, les phobies n’évoluent que rarement vers une disparition pure et simple. Elles se déplacent le plus souvent vers l’obsession, non comme structure, mais comme symptôme. Ce passage est décisif. La phobie fixe l’angoisse sur un objet extérieur ; l’obsession internalise la contrainte. Là où le phobique évite, l’obsessionnel vérifie, répète, neutralise. Le danger n’est plus dehors : il s’est logé dans la pensée elle-même.

Les objets phobiques peuvent concerner le corps — peur de s’endormir, de tomber malade, de mourir — ou l’espace social — être regardé, parler en public, rougir, être évalué. Peu importe la variété des formes : l’affect reste identique. Freud l’avait noté avec précision. Dans la phobie, l’angoisse est monotone. Quelle que soit la représentation, c’est toujours la même intensité qui surgit.

La modernité médicale a cru pouvoir domestiquer ces phénomènes en les affublant de noms savants, d’étiquettes grecques ou latines qui donnent l’illusion d’un savoir. Cette inflation classificatoire masque souvent l’essentiel : la fonction subjective du symptôme. Freud dénonçait déjà ces catalogues comme de véritables plaies d’Egypte, multipliant les mots là où il faudrait écouter la logique du sujet.

Notre époque se caractérise pourtant par une extension massive du registre phobique. Certaines phobies dites « sociales », largement partagées, relèvent parfois moins de la peur que de la haine. Lorsqu’un groupe devient objet phobique collectif, il ne s’agit plus seulement d’angoisse, mais d’une tentative d’exclure hors de soi un malaise plus fondamental.

La mythologie grecque éclaire ce point avec une précision troublante. Phobos, la terreur, naît de l’union d’Aphrodite et d’Arès, de la beauté et de la guerre. Avec Deimos, la crainte, et Harmonie, le juste milieu, il forme une triade signifiante. Les guerriers honoraient Phobos avant le combat. Non pour l’abolir, mais pour lui donner une place. La terreur reconnue est moins destructrice que la terreur déniée. La phobie procède de cette logique : elle tente de loger la terreur quelque part.

À la fin du XIXᵉ siècle, la psychiatrie classait la phobie parmi les troubles émotifs, à côté de l’hystérie et de la neurasthénie. Freud va progressivement démanteler cette nosographie pour en dégager la structure. Il remarque que, dans l’obsession, l’affect est déplacé et mal ajusté à la représentation, tandis que dans la phobie, l’affect persiste, toujours identique, collé à son intensité première. L’angoisse ne se transforme pas : elle se fixe.

Avec le cas du Petit Hans, Freud franchit un seuil décisif. La phobie apparaît alors comme une véritable névrose de transfert. Hans sait que sa peur du cheval est absurde. Mais cette absurdité lui permet de tenir face à un désir qui le déborde. La phobie n’est pas une erreur de pensée : elle est une solution.

Lacan déplacera radicalement la lecture freudienne. Le cheval de Hans n’est plus seulement un substitut paternel : il devient un opérateur maternel. Par ce renversement, Jacques Lacan fait de la phobie une plaque tournante entre les névroses œdipiennes classiques et un registre plus archaïque, préœdipien, où se nouent autrement les rapports entre désir, corps et regard. La phobie n’est plus seulement un compromis œdipien : elle marque un point de bascule entre névrose, perversion et psychose.

Cette différence apparaît avec force si l’on compare Hans à Homme aux loups. Chez Hans, la phobie opère : elle permet un remaniement identificatoire et une sortie sans dégâts majeurs. Chez Sergueï, au contraire, la phobie échoue à symboliser le danger. L’angoisse de castration masque une menace plus radicale encore : celle de l’effondrement du moi. Là où Hans peut jouer, Sergueï reste captif d’un désarroi narcissique profond.

Avec sa seconde théorie de l’angoisse, Freud renverse définitivement la perspective. Ce n’est plus le refoulement qui produit l’angoisse, mais l’angoisse qui déclenche le refoulement. Le moi perçoit un danger interne, donne l’alarme, organise une défense. L’objet phobique devient alors lui-même signal d’angoisse. Il avertit. Il anticipe. Il protège.

Lacan prolongera ce renversement jusque dans l’économie même de la cure. Là où l’échange analytique pouvait encore s’inscrire, chez Freud, dans une logique implicite du don et de la dette — proche du potlatch décrit par Marcel Mauss — Lacan rompt avec cette économie. Le psychanalyste ne met plus le patient en situation de dette. Il l’amène à donner tout ce qui lui manque, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que cet objet irréductible, impossible à donner ni à recevoir : l’objet a.

La phobie donne ainsi un objet à l’angoisse. En la localisant, elle la rend supportable ; en la fixant, elle lui fait perdre sa fonction d’alerte. L’angoisse n’avertit plus : elle gouverne. Le sujet est protégé, certes, mais au prix d’un monde rétréci, balisé de précautions et d’évitements.

Ce que la phobie tente de maîtriser, ce n’est pas tant l’objet que le regard. Vivre suppose de pouvoir se soutenir dans l’image que l’on donne à voir, sans s’y réduire entièrement. Il faut pouvoir être regardé sans disparaître dans ce regard. Or nul ne pourrait y parvenir s’il se voyait tel qu’il est, sans filtre, sans distance, sans fiction. Une telle transparence serait invivable.

La phobie rappelle alors une vérité essentielle : l’humain ne tient que voilé. Il lui faut un écran, un détour, une mise en scène minimale entre lui et le réel. Lorsque ce voile menace de se déchirer, la phobie surgit comme une tentative — parfois coûteuse, parfois salvatrice — de le raccommoder. Elle ne signe pas l’échec du sujet, mais son effort obstiné pour préserver les conditions mêmes de son humanité.

 

Thierry-Auguste Issachar

 

*illustration : image générée par une IA