Il n’est pas certain que l’homme soit imparfait. Mais il est difficile de nier qu’il laisse derrière lui quelque chose de lui-même. À peine a-t-il parlé qu’un mot lui échappe ; à peine a-t-il agi qu’un geste se détache, comme s’il ne lui appartenait déjà plus tout à fait. Rien ne s’accomplit sans qu’un résidu ne subsiste. Vivre, au fond, c’est peut-être cela : laisser tomber, sans même s’en apercevoir, une part de soi.

Ces restes, longtemps, ont pu sembler négligeables. Ils ne le sont plus. Un regard s’est posé sur eux, attentif, persévérant, convaincu qu’aucun détail n’est indifférent. Ce regard recueille, ordonne, compare. Il transforme ces fragments en indices, puis en données, puis en savoir. Peu à peu, il tisse autour du sujet un réseau serré d’interprétations, jusqu’à donner le sentiment que rien, absolument rien, ne lui échappe.

Nous appelons cela la science.

Et il serait vain d’en contester l’efficacité. Elle fonctionne, et même admirablement. Elle parvient à donner sens à ce qui semblait n’en avoir aucun, à intégrer ce qui, autrefois, aurait fait rupture. L’écart devient une variation, l’anomalie un cas particulier, l’échec lui-même une information précieuse. Tout est repris, réinscrit, réinterprété.

Mais c’est précisément là que quelque chose mérite d’être interrogé.

Car cette capacité à tout intégrer, à tout reprendre, à tout faire entrer dans un ordre cohérent, produit une impression singulière : celle d’un monde sans reste véritable. Comme si rien ne pouvait échapper durablement à cette entreprise. Comme si toute trace, aussi infime soit-elle, devait tôt ou tard trouver sa place dans un ensemble qui ne cesse de s’étendre.

Or, ce que la science donne à voir comme ses objets — le corps, le comportement, la pensée — ne sont peut-être que des découpages qu’elle opère elle-même. Des manières de répartir le réel pour mieux en organiser la lecture. Ce qu’elle vise, en réalité, n’est pas tant un objet que le sujet lui-même, mais un sujet rendu conforme, apaisé, ajusté à ce qui est attendu de lui.

Les traces qu’il laisse deviennent alors les instruments d’une opération discrète : leur interprétation permet de le comprendre, certes, mais aussi de le corriger, de l’orienter, de le ramener dans une certaine mesure. Une forme de sagesse s’esquisse ainsi, où chaque excès trouve sa raison, chaque débordement son traitement.

Il ne s’agit pas ici de dénoncer, mais de constater. Une telle entreprise repose sur une confiance remarquable : celle selon laquelle rien ne saurait lui résister. Ce qui ne s’explique pas encore le sera demain. Ce qui échappe aujourd’hui sera intégré plus tard. Le progrès — ce mot qui accompagne si naturellement le discours scientifique — n’est peut-être que le nom moderne de cette certitude.

Une certitude ancienne, en réalité. Car il y a, dans cette foi en l’intégration de tout reste, quelque chose qui rappelle d’autres formes de croyance, où le devenir du sujet s’inscrivait dans un mouvement d’élévation continue. La science ne se présente pas comme une religion, bien sûr. Mais elle en partage peut-être, à son insu, une structure : celle d’un discours qui ne connaît pas de limite interne, parce que toute limite devient aussitôt un point de relance.

Dans cette perspective, le symbolique intervient sans jamais véritablement inquiéter cette confiance. Il nomme, il classe, il organise, mais il ne vient pas troubler l’évidence de ce qui se donne à voir. Car ce regard, sûr de lui-même, suppose que ce qui apparaît est déjà ce qu’il y a à saisir. Il ne s’attarde pas sur les détours, les ruses, les déguisements par lesquels un sujet peut précisément se soustraire à cette capture. Il voit — et ce qu’il voit lui suffit.

C’est ici que la psychanalyse introduit un déplacement, presque imperceptible.

Avec Sigmund Freud, ce ne sont plus seulement les faits visibles qui comptent, mais ce qui surgit dans les failles du discours : un lapsus, un rêve, un acte manqué. Non pas des erreurs à corriger, mais des moments où le sujet trébuche sur quelque chose qui ne lui appartient pas entièrement. Freud en tire une conséquence décisive : nous ne sommes pas maîtres de ce que nous disons.

Mais il conserve encore l’idée qu’un savoir pourrait, sinon tout expliquer, du moins en rendre compte.

Il reviendra à Jacques Lacan de pousser plus loin ce constat.

Car ce que Lacan met en lumière n’est pas un sens caché qu’il faudrait découvrir, mais un point qui échappe à toute reprise. Un reste qui ne se laisse pas intégrer. Ce qu’il nomme l’objet a n’est pas un objet comme les autres : on ne peut ni le montrer, ni le saisir, ni même véritablement le penser. Il est ce qui met le désir en mouvement sans jamais se laisser rejoindre.

À partir de là, les traces changent de statut.

Elles ne sont plus seulement des indices à interpréter, mais les bords d’un vide qui ne se comble pas. Elles ne promettent plus un accès à une totalité perdue, mais indiquent qu’il n’y a pas de totalité à retrouver.

Lacan introduit alors une distinction essentielle, bien que discrète : celle du sens et de la lettre.

Le sens se déploie, se transforme, se partage. Il nourrit le savoir et se prête à l’interprétation.

La lettre, au contraire, ne s’offre pas à cette expansion. Elle insiste, se répète, marque sans expliquer. Elle demeure là où le sens échoue, comme une butée.

C’est peut-être en ce point que la psychanalyse se distingue le plus radicalement.

Elle ne propose pas un savoir de plus, mais la reconnaissance d’une limite au savoir. Elle ne cherche pas à tout intégrer, mais à soutenir ce qui ne s’intègre pas.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir que faire des traces que nous laissons, mais comment les traiter.

Le plus souvent, nous les abandonnons. Elles sont reprises, interprétées, intégrées dans ce vaste mouvement qui ne cesse de s’étendre. Nous devenons lisibles, explicables, en quelque sorte disponibles au regard qui prétend tout comprendre.

Mais il est peut-être possible de faire autrement.

Non pas effacer ces restes — ce serait céder à une illusion de pureté — mais les travailler. Leur donner une forme qui ne se laisse pas immédiatement absorber.

Lacan parlait, non sans humour, de « poubellication ». Le mot suggère que ce que nous produisons n’est jamais sans lien avec ce que nous rejetons. Mais entre le déchet et ce qui s’en écrit, il y a un travail.

Accommoder les restes, ce n’est ni les supprimer, ni les livrer tels quels. C’est les transformer en une écriture qui ne se laisse pas entièrement reprendre. Une écriture qui résiste, au moins en partie, à l’intégration.

Ainsi, la trace cesse d’être un simple indice. Elle devient une marque qui ne renvoie plus à un tout à reconstituer, mais à un point qui demeure hors d’atteinte.

Et peut-être est-ce là, finalement, ce que la psychanalyse introduit de plus précieux : la possibilité, pour le sujet, de ne pas être entièrement lisible.

Car ce n’est pas tant l’homme qui laisse des traces.

C’est la trace qui le constitue.

Mais c’est dans la manière dont il en dispose — ou dont il s’en dégage — qu’il peut, parfois, échapper à ce regard qui, ne laissant rien de côté, finit par ne plus rien manquer.

 

Thierry-Auguste Issachar