Il est une folie dont personne ne songe à guérir, tant elle ressemble à la raison : celle de se croire un.

Depuis Platon, la philosophie s’est employée à diviser l’homme entre deux royaumes, celui du corps et celui de l’esprit. Au premier reviendraient les besoins, les passions, les maladies et la mort ; au second, la pensée, la conscience et cette prétention singulière de pouvoir s’élever au-dessus des contingences de la chair. Des siècles durant, cette distinction a façonné notre manière de nous représenter nous-mêmes, comme si l’homme était composé de deux substances dont il suffirait de comprendre les rapports pour percer le mystère de son existence.

La psychanalyse est venue troubler cette belle ordonnance. Freud découvre que la division de l’homme ne passe pas entre son corps et son âme, mais au cœur même de ce qu’il appelle son moi. L’homme pense sans savoir pourquoi, désire ce qu’il prétend détester, agit contre ses propres intérêts et découvre parfois dans ses paroles une vérité qu’il ignorait porter en lui. Il n’est pas deux parce qu’il possède un corps et un esprit, mais parce qu’il demeure étranger à une part de lui-même.

Lacan donnera à cette découverte une portée autrement troublante en montrant que l’unité à laquelle l’homme aspire n’est peut-être, dès l’origine, qu’une illusion.

Il suffit pour cela d’observer un enfant devant un miroir. Alors que son corps demeure encore maladroit, que ses mouvements lui échappent et que ses sensations ne composent pas encore un ensemble assuré, il découvre dans la glace une silhouette entière, parfaitement délimitée, dont la cohérence le ravit. Il jubile devant cette apparition qui semble lui promettre une maîtrise qu’il ne possède pas encore. Mais cette image dans laquelle il se reconnaît lui est extérieure. Pour devenir lui-même, il lui faut commencer par se prendre pour un autre.

C’est là toute l’imposture du moi.

Lacan parlera de méconnaissance et donnera à cette forme de connaissance un caractère fondamentalement paranoïaque. Non que chacun soit fou, mais parce que notre identité se construit à partir d’une image que nous passons ensuite notre existence à défendre. Le semblable devient celui auquel nous voulons ressembler autant que celui dont nous redoutons la concurrence. Nous l’aimons pour ce qu’il nous promet et le haïssons pour ce qu’il semble posséder à notre place. De cette rivalité naissent bien des passions humaines, depuis les petites jalousies ordinaires jusqu’aux entreprises les plus meurtrières.

Les rois, qui prétendaient incarner à eux seuls l’unité de leur royaume, n’étaient pas davantage épargnés par cette folie. Ils avaient pourtant imaginé une étrange manière de s’en protéger en conservant auprès d’eux un personnage dont la fonction était précisément de leur renvoyer leur propre image : le fou du roi.

Au milieu des courtisans qui célébraient la grandeur du souverain, un homme avait le privilège de pouvoir le ridiculiser. Coiffé de son bonnet grotesque, tenant une marotte qui parodiait le sceptre royal, il représentait une puissance dont aucun ministre ne disposait, celle de dire au prince ce que personne n’osait lui dire. Sa folie lui donnait une liberté que la raison interdisait aux autres. Le souverain voyait ainsi dans son fou une caricature de lui-même, une contrefaçon dont les grimaces révélaient ce que la majesté s’efforçait de dissimuler.

Car la marotte et le sceptre avaient ceci de commun qu’ils reposaient tous deux sur une fiction. L’un figurait le pouvoir d’un homme sur ses sujets ; l’autre, celui d’un homme sur les apparences. Et l’on pouvait se demander lequel des deux était véritablement le plus fou, celui qui se prenait pour un roi ou celui qui était payé pour se moquer de cette prétention.

Avec Louis XIV, la figure traditionnelle du fou de cour s’efface progressivement, tandis que les ballets et les représentations théâtrales prennent une place nouvelle dans la mise en scène du pouvoir. À Versailles, chacun doit désormais tenir son rang dans un spectacle dont le souverain occupe le centre. Le Roi-Soleil règne sur les hommes comme sur les représentations, et l’on comprend qu’un miroir trop impertinent puisse devenir encombrant pour celui qui prétend être la source de toute lumière.

Mais la psychanalyse ne se contente pas de dénoncer les illusions du miroir. Elle découvre surtout que l’homme ne saurait sortir de cette fascination tant qu’il demeure enfermé dans une relation à deux, prisonnier de son image et de celle de son semblable. Il faut qu’un troisième terme intervienne, que quelque chose vienne séparer ce qui tend à se confondre.

C’est tout l’enjeu du complexe d’Œdipe. Au-delà de la rivalité avec le père et de l’amour porté à la mère, Freud découvre une structure dans laquelle le désir ne peut se réduire à la possession de l’autre. L’enfant doit rencontrer cette vérité difficile : il ne saurait être tout pour sa mère, pas davantage qu’elle ne saurait être tout pour lui. La fonction paternelle, telle que Lacan la reprendra, introduit cette séparation en inscrivant le désir dans l’ordre de la loi et du langage. Là où le miroir enfermait le sujet dans le face-à-face avec son semblable, l’Œdipe ouvre la possibilité d’une relation qui ne soit plus entièrement gouvernée par la rivalité.

La division du sujet n’est donc ni celle de l’âme et du corps, ni simplement celle d’un homme et de son reflet. Elle naît de son inscription dans le langage, de cette découverte qu’aucune image ne peut le définir entièrement et qu’aucun autre ne saurait combler son manque. Le sujet ne devient pas libre en trouvant enfin sa véritable image, mais en cessant d’exiger d’elle qu’elle lui dise qui il est.

Freud lui-même allait rencontrer, au terme de son existence, une autre forme de cette tragédie de l’identité.

Profondément attaché à Vienne, où il avait vécu presque toute sa vie, il ne voulait pas quitter cette ville dans laquelle il avait fondé son œuvre. Juif, il savait pourtant ce que signifiait l’errance à laquelle son peuple avait si souvent été condamné. Lorsque l’Anschluss le contraignit à l’exil en 1938, ce fut toute une existence qui se trouva brutalement arrachée à son sol. Il mourut l’année suivante à Londres, emporté par le cancer dont il souffrait depuis longtemps.

Il y a quelque chose de tragiquement ironique dans le destin de cet homme qui avait consacré sa vie à montrer que nul n’était véritablement maître chez lui et qui dut finalement abandonner sa propre maison parce que d’autres avaient décidé qu’il n’y avait plus sa place.

Mais cette ironie révèle surtout une différence essentielle. La psychanalyse nous apprend que nous ne sommes pas réductibles à l’identité que nous revendiquons. Les pouvoirs totalitaires, eux, prétendent au contraire nous enfermer définitivement dans celle qu’ils nous assignent.

Freud avait découvert qu’un homme ne pouvait jamais être tout à fait celui qu’il croyait être. Ses persécuteurs prétendaient savoir exactement qui il était.

Et peut-être est-ce là que réside la folie la plus dangereuse : non pas dans le doute sur ce que nous sommes, mais dans la certitude de savoir ce que sont les autres.

Le fou du roi, au moins, avait cette sagesse : il savait qu’il jouait un rôle.

Le roi, lui, avait fini par l’oublier.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Raphael Sadeler — Stultitiam patiuntur opes (La richesse permet la sottise), 1588.

 

Références bibliographiques

  1. Sigmund Freud, Le Moi et le Ça (1923), dans Essais de psychanalyse, sur la division du psychisme et la question du moi.
  2. Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture (1930), sur les rapports entre le sujet, la civilisation et ses exigences.
  3. Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949), dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  4. Jacques Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), dans Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  5. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre III, Les psychoses (1955-1956), Paris, Seuil, 1981, sur la connaissance paranoïaque, l’identification et la fonction du tiers.
  6. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958), Paris, Seuil, 1998, sur la métaphore paternelle et la structure œdipienne.
  7. Maurice Lever, Le Sceptre et la Marotte. Histoire des fous de cour, Paris, Fayard, 1983.
  8. Ernest Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome III, sur les dernières années de Freud et son exil londonien.