Quand il est question de l’amour, aujourd’hui on pousserait bien la chansonnette… Mais ça n’a pas toujours été le cas !

 

  1. Une des particularités de la langue française, de cette France fille aînée de l’église, c’est de conjuguer l’amour au masculin quand il est singulier et au féminin quand il est pluriel (nos amours tumultueuses).

 

  • Tout au sommet nous avons l’amour de Dieu, l’amour avec un grand A, l’amour mystique, métaphore d’un désir pur et absolu. De cet amour en découle un 2ème, issu du 2ème commandement de Jésus : l’amour du prochain ! C’est l’amour le plus répandu en Occident, car le plus hautement moral et responsable, qui consiste à aimer non seulement Dieu mais également votre prochain comme Dieu vous aime vous-même. Cet amour à 3, amour impossible comme dirait Freud, ne peut marcher que si l’institution garantissant cet amour est juste et égalitaire, que si l’institution ne désigne justement aucun élu!
  • Il y a bien sûr d’autres amours comme l’amour du semblable, amour du même, l’amour homosexuel, bien décrit dans la chanson de Trénet. Il y a aussi l’amour courtois, le « fin’amor », l’amour fin ou plutôt feint (de l’ordre de la feinte, de l’évitement), à la fois subtil et très rusé. Enfin, et j’en oublie, il y a l’amour de transfert, l’amour pour un sujet supposé savoir qui intéresse plus particulièrement le psychanalyste : c’est l’amour le plus ancestral qui remonte à la nuit des temps (le transfert existait bien avant que Freud ne le découvre !), à nos plus vieilles croyances païennes et animistes, et qui confère un savoir, voire un pouvoir, notamment de guérison, à l’objet cause de cet amour.
  • Le point commun de toutes ces amours c’est qu’elles finissent toujours par tourner vinaigre, par faire fiasco, comme disait Stendhal : l’amour mystique finit en folie voire en martyr, l’amour du semblable en mélancolie voire en suicide, l’amour de transfert en ennui voire en haine, l’amour courtois en débauche voire en viol, l’amour du prochain, alors lui, carrément en crime (cf Caïn et Abel). Vraiment ce n’est pas terrible… Alors à quoi ça sert l’amour ? A quoi peut bien servir une telle calamité ? On passe là de Trénet à Piaf…

 

  1. L’amour n’est justement pas là pour nous servir

 

  • Nos anciens, les Grecs, avaient bien d’autres noms pour différencier leurs amours. L’amour chez eux, ce n’était pas de la chansonnette… C’était même très sérieux (je vous invite à relire le Banquet). Les Grecs savaient, je crois bien mieux que nous, que l’amour ça ne se décrète pas, que ça nous tombe dessus, que ça nous pique sans prévenir, que ça nous rend malade, que ça nous met parfois minable, que ça nous met toujours en échec et surtout que ça fait très mal à notre petite jouissance : vous vous rendez compte, seul l’amour arrive à fissurer l’impérialisme de notre jouissance, seul l’amour arrive encore (pour combien de temps ?) à imposer un peu d’humilité aux monstres de suffisance et de condescendance que nous sommes car même la mort n’y arrive plus (les gens n’y croient plus)! Et c’est au moment où l’amour nous fait échouer, échouer à faire UN, que l’on commence tout juste à questionner notre désir, voire à le remettre en question.
  • L’amour ça vient d’ailleurs, d’en haut, les Grecs diraient du ciel, des dieux ! Cela n’a rien d’un artifice, d’une fiction ou d’un mythe créé par l’homme pour satisfaire un besoin, ou encore pour faire discours, c’est-à-dire lien social : seule la lettre d’amour peut faire discours au sens où, elle seule, peut être dérobée (cf la lettre volée). L’amour n’est pas là pour nous servir mais pour nous asservir. L’amour ce n’est surtout pas du semblant nous dit Lacan (donnant ainsi raison à la mystique) mais ça s’adresse toujours à un semblant !
  • Mais voilà qu’aujourd’hui, avec la nouvelle économie psychique, fondée sur un discours globalisé capitaliste, matérialiste et surtout utilitariste, benthamien, tout ce qui tenait lieu de semblant vacille et tout ce qui s’adressait à celui-ci est malheureusement aujourd’hui questionné sur le plan de son utilité, de sa fonctionnalité et surtout de son efficacité immédiate… Exemple : les thérapies !

 

  1. Quel impact cela a sur notre clinique ?

 

  • Aujourd’hui, plus grand monde ne pose la question de son désir, d’un désir supportable, convenable pour pouvoir vivre en société, pour supporter le malaise dans la culture, pour assumer quotidiennement son devoir phallique, comme dirait Freud… devoir phallique, sans lequel, nous vivrions tous dans le flottement, le mal-être et la maladie permanente !
  • Non, aujourd’hui s’impose, comme une injonction, un questionnement permanent sur la jouissance, sur son bon fonctionnement, sur la bonne ou mauvaise façon de boucher les trous, sur la jouissance qu’il faut et surtout celle qu’il ne faut pas. Et cette quête de jouissance de plus en plus convenable, de plus en plus purifiée, garantie sans microbes ni déchets, nous met tous (même si le psychanalyste y résiste) sur la voie d’un puritanisme, d’un hygiénisme d’un nouveau genre à la fois ultra-sévère et mortifère. Cette voie de purification n’est pas celle d’une ascèse mystique, d’une privation, d’une pénitence voire d’un ermitage. Non, c’est une voie de jouissance pure et expurgée, comme si elle était vidée de sa substance, je dirais presque une immaculée conception.
  • Et celle qui incarne le mieux cette voie, nouvelle et inédite, c’est, je trouve, l’anorexique : l’anorexique ne fait pas pénitence, ne fait pas vœu d’abstinence ou de privation. Non, l’anorexique jouit, ou plutôt elle est jouie ! Comme dit Lacan, l’anorexique mange, elle mange RIEN ! Elle n’est pas en extase, ne cherche pas à se débarrasser du corps comme le ferait une mystique… Au contraire, elle fait CORPS, corps intègre et idéalisé de l’Autre devant VOUS, comme si l’Autre n’était plus un « au-moins-Un », mais un « UN » en plus, un UN mais cette fois-ci « En-Corps », soit un corps idéalisé et purifié de la jouissance ! Cette jouissance, non pas Autre mais de l’Autre, n’est en aucun cas le signe de l’amour nous dit Lacan… Ce serait plutôt le signe annonciateur du mur, c’est-à-dire le signe d’un processus de pétrification ! Comme dirait Lacan, ce corps idéalisé et purifié de la jouissance n’a plus qu’à réclamer son sacrifice, n’a plus qu’à se donner, s’offrir pleinement à la science : cette dite science qui se contrefiche de votre âme pour ne réclamer que du corps…

 

Thierry-Auguste Issachar