Il est des phénomènes qui, d’emblée, donnent le sentiment d’une pure passivité, comme si le sujet n’y était pour rien, comme si quelque chose, venu d’un dehors obscur, s’abattait sur lui à son insu. Le symptôme appartient à cette illusion première. Il se présente comme une atteinte, une défaillance, presque une fatalité. Le sujet s’y éprouve comme victime.

Et pourtant, à mesure que l’on s’en approche, quelque chose se déplace. Ce qui semblait subi se révèle, dans une certaine mesure, construit. Ce que l’on tenait pour un accident prend la consistance d’une formation. Et la souffrance elle-même, dont le symptôme est porteur, cesse d’apparaître comme un simple excès : elle devient, à y regarder de plus près, la tentative — coûteuse, maladroite parfois — pour prévenir une autre souffrance, plus radicale encore, plus informe, plus menaçante.

Freud, dès les Études sur l’hystérie, avait pressenti cette énigme. Le symptôme, écrit-il en substance, n’est pas un dérèglement pur ; il est une formation de compromis. Il condense, il déplace, il travestit. Il répond à une exigence là même où le sujet croit n’éprouver qu’une atteinte. Il y a là un paradoxe discret mais décisif : le symptôme ne vient pas seulement du passé, il travaille pour le présent. Il ne se contente pas de témoigner ; il anticipe.

Aussi ne surgit-il jamais n’importe quand. Il apparaît à un moment précis, dans une conjoncture singulière, comme s’il répondait à une nécessité dont le sujet, bien que profondément engagé, ne détient pas la clé. Il ne vient pas après coup. Il précède, en quelque sorte. Il ne se contente pas d’inscrire une trace ; il esquisse déjà une solution.

C’est pourquoi il faut se garder de confondre le symptôme avec la souffrance qu’il occasionne. Certes, il fait souffrir. Mais il ne s’y réduit pas. Il est aussi ce qui empêche une souffrance plus vaste, sans contours, sans médiation, sans nom. Il est une défense — mais une défense singulière, qui n’écarte pas simplement le déplaisir, mais en organise l’approche, en module l’intensité, en propose une version presque apprivoisée. Il ne supprime pas la douleur ; il lui donne une forme.

C’est en ce sens qu’il faut le penser comme une formation conjuratoire.

Freud en avait entrevu le modèle dans ce petit jeu d’enfant qu’il décrit dans Au-delà du principe de plaisir. L’enfant lance au loin une bobine en accompagnant son geste d’un son — fort — puis la ramène à lui — da. Disparition, retour. Absence, présence. Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement la répétition. C’est l’initiative. L’enfant ne subit plus l’absence : il la met en scène. Il devient l’auteur de ce qui, sans cela, l’aurait laissé démuni. Le déplaisir est anticipé, repris, presque apprivoisé.

Le jeu ne supprime pas l’absence. Il la rend supportable en lui donnant une forme.

Le symptôme obéit à une logique voisine. Lui aussi répète — mais cette répétition n’est pas un simple retour du passé. Elle est une manière de devancer ce qui menace, d’en fixer les contours, d’en limiter l’effraction. À travers le symptôme, le sujet préfère une souffrance réglée à une angoisse sans nom, vertigineuse. Il préfère le symptôme au réel.

Et ce choix, à vrai dire, n’en est pas un. Il s’impose.

Car ce qui est en jeu dépasse la simple économie du plaisir et du déplaisir. Il touche à ce point où le langage défaille, où la représentation se dérobe, où quelque chose du réel surgit sans médiation. C’est à cet endroit précis que le symptôme intervient — non pour dire, mais pour suppléer. Il borde ce qui ne peut être dit, il donne forme à ce qui, sans lui, resterait informe, il maintient ce qui, autrement, se dissoudrait.

On comprend dès lors pourquoi le symptôme résiste. Vouloir le supprimer sans en entendre la fonction revient à retirer au sujet un appui essentiel. On croit le libérer ; on le prive d’une protection. Freud l’avait déjà observé : le patient tient à son symptôme. Il le défend, parfois avec une obstination qui surprend. Ce n’est pas caprice, mais savoir — un savoir qui ne se sait pas — que le symptôme, malgré tout, constitue une solution.

Une solution imparfaite, mais nécessaire.

Avec Lacan, cette intuition se déplace encore. Le symptôme n’est plus seulement à déchiffrer ; il apparaît comme une manière de jouir. Non pas au sens du plaisir, mais en ce point où quelque chose excède le principe de plaisir, insiste au-delà du sens, s’attache au sujet tout en le débordant. Lacan, de Encore au Sinthome, en tire toutes les conséquences : le symptôme est ce lieu où le sujet s’accroche à une jouissance qui ne se laisse ni réduire ni dissoudre.

C’est pourquoi il revient. C’est pourquoi il persiste. Non parce qu’il échappe au savoir, mais parce qu’il répond à une nécessité plus intime que lui. Y renoncer ne serait pas seulement perdre une souffrance ; ce serait perdre aussi une certaine manière de tenir.

C’est ici que l’image de la peau de chagrin, empruntée à Balzac, prend une résonance particulière. Dans le roman, chaque désir exaucé réduit la surface de la peau, et avec elle la durée de la vie. Plus le sujet obtient, plus il se consume. Le symptôme obéit à une logique comparable : il apporte une réponse, il offre une solution — mais au prix d’une restriction. Peu à peu, il réduit l’espace du possible, fixe le sujet dans des formes répétitives, limite son existence.

Il protège — et, dans le même mouvement, il appauvrit.

Il est une peau de chagrin psychique.

Il serait pourtant trompeur de croire que l’analyse ait pour tâche d’arracher cette peau. Car une autre tentation surgit alors, plus discrète, plus dangereuse peut-être : celle de nommer. Nommer le trouble, nommer la structure, nommer — enfin — la maladie.

Le sujet, et singulièrement le sujet hystérique tel que Freud l’a dégagé, ne cesse de réclamer cette nomination. Il veut savoir ce qu’il a, il veut que l’Autre dise, qu’il tranche. « D’où souffrez-vous ? » — la question appelle une localisation, une réponse nette. Mais le symptôme ne se laisse pas réduire à un point.

Que produit le diagnostic, sinon une assignation ?

Il fixe. Il referme.

La maladie — dans sa dimension signifiante — est toujours, d’une certaine manière, ce que le mâle a dit (norme mâle) : ce mot qui tranche, qui classe, qui clôt. Elle donne une identité, mais au prix d’une fermeture. Car ce que le diagnostic efface, c’est le symptôme comme question. Il ne l’écoute plus ; il le range. Il ne l’interprète pas ; il le neutralise, le déplace.

Là où la psychanalyse maintient ouverte une énigme, la médecine apporte une réponse.

Là où le symptôme ouvrait, le diagnostic ferme.

C’est pourquoi l’analyste ne répond pas à cette demande. Il ne nomme pas. Il ne clôt pas. Il soutient, autant que possible, la division du sujet.

Il arrive alors que le symptôme se déploie sous la forme d’une plainte. Mais cette plainte n’est pas simple lamentation : elle est déjà une mise en voix. Le sujet ne se contente pas de souffrir ; il dit, il énumère, il détaille. Le corps se fragmente, chaque organe se détache, s’anime d’une vie propre. Ce qui semblait désordre révèle une étrange organisation : le sujet fait parler son corps là où il ne parvient pas à dire autrement.

La plainte devient ritournelle.

Et la ritournelle, comme le jeu de l’enfant, apprivoise ce qui pourrait être insupportable. On ne souffre plus seulement : on répète, on module, on encadre. Le symptôme devient voix — non pour livrer un sens, mais pour empêcher que le réel ne surgisse sans médiation.

Mais cette voix ne rencontre pas toujours son adresse. Elle contourne l’Autre plus qu’elle ne s’y engage. À la question la plus simple, elle répond par une dispersion. Elle évite ce qui pourrait la fixer.

Car nommer, c’est clore.

Et le symptôme, lui, résiste à cette clôture.

Pourtant, au terme de cette prolifération, quelque chose vacille. La parole se brise. Le sujet, qui n’a cessé de dire, se découvre soudain empêché de parler. Le symptôme révèle alors sa double nature : tentative pour dire, mais aussi obstacle au dire ; ouverture vers l’Autre, aussitôt refermée.

Entre le cri et le silence, il maintient cette zone fragile où le sujet se tient, non sans effort, à distance du réel.

Car ce qui insiste, au-delà de toutes les formes que peut prendre le symptôme, n’est jamais un contenu isolé. C’est une relation. Une relation première, persistante : celle du sujet à l’Autre — et plus précisément à cet Autre primordial qu’est la mère.

Non pas la mère comme personne, mais comme fonction : celle qui, la première, répond au cri, lui donne sens, suppose une demande là où il n’y avait qu’un appel. Le symptôme garde la trace de cette adresse. Il en est la persistance.

Derrière lui, une question demeure, obstinée, silencieuse :
Que me veux-tu ?
Qu’ai-je été pour toi ?

Ces questions ne se formulent pas toujours. Elles se répètent. Elles s’inscrivent dans le corps.

Le symptôme est cette écriture.

Notre tradition elle-même n’est pas sans avoir décliné cette figure maternelle en deux versants : d’un côté, une mère dont le désir insiste, qui ne lâche pas, qui envahit ; de l’autre, une mère idéalisée, pacifiée, supposée sans manque. Entre ces deux figures — excès ou effacement — le sujet se cherche.

Et c’est dans cet intervalle que le symptôme s’invente.

Il n’est ni erreur ni accident.

Il tient. Il soutient. Il permet.

Mais à force de se répéter, il se rigidifie, se resserre, limite.

L’analyse n’a pas pour vocation de le supprimer.

Elle en déplace l’usage.

Elle ouvre — parfois — la possibilité que le sujet ne s’y confonde plus entièrement, qu’il cesse de le subir comme un destin, et qu’il puisse, à certains moments, en faire quelque chose.

Non plus seulement ce qui lui arrive,

mais ce avec quoi, désormais, il compose.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Peau de chagrin – Paris Musée Collections