Il existe peu de figures qui exercent sur les hommes une fascination comparable à celle de l’innocent.

Nous croyons spontanément savoir ce que signifie ce mot. Nous l’associons à l’enfance, à la pureté, à l’absence de faute. L’innocent serait celui qui n’a nui à personne, celui qui demeure encore préservé des compromis de l’existence, celui dont le désir n’aurait pas encore rencontré le mal.

Pourtant cette évidence repose peut-être sur un malentendu.

Car l’innocence n’est pas une qualité de naissance.

Elle est une qualité acquise.

Le christianisme le savait parfaitement. Le péché originel signifie précisément qu’aucun homme ne vient au monde innocent. Chacun naît déjà inscrit dans une histoire qui le précède, dans une filiation, dans une dette, dans le désir d’un autre. L’innocence n’est donc jamais première. Elle ne constitue pas le point de départ de l’aventure humaine. Elle en représente plutôt l’horizon.

Nous ne naissons pas innocents.

Nous tentons de le devenir.

Cette simple remarque éclaire d’une lumière nouvelle l’un des épisodes les plus étranges et les plus terribles de la tradition chrétienne : le massacre des Innocents.

Ces enfants mis à mort par Hérode occupent une place singulière. Ils sont les premiers martyrs du christianisme alors même qu’ils ignorent tout du Christ. Ils meurent avant de pouvoir parler, avant de pouvoir croire, avant même d’avoir pu choisir leur destinée. Leur sacrifice précède la venue du Sauveur et pourtant il semble déjà annoncer sa passion.

Comme si toute naissance d’un rédempteur exigeait d’abord une hécatombe.

Cette structure traverse toute l’histoire biblique.

Avant le Christ, Moïse échappe lui aussi à un massacre d’enfants. Condamné à disparaître avec les autres nouveau-nés hébreux, il est sauvé des eaux grâce au courage de quelques femmes qui refusent d’obéir à la raison d’État. Les Maccabées, eux aussi, deviennent les figures d’une fidélité poussée jusqu’au sacrifice.

Toujours la même scène.

Toujours le même scénario.

Un enfant survit là où les autres périssent.

Comme si l’élection supposait un reste.

Comme si le salut avait besoin d’un déchet humain pour apparaître.

Il est frappant d’ailleurs que ces figures soient presque toujours masculines. Moïse. Le Christ. Les Saints Innocents. Comme si les civilisations avaient longtemps confié au garçon le rôle de l’innocence menacée tandis qu’elles réservaient à la femme une autre fonction : sauver, transmettre, protéger.

Mais pourquoi l’innocent suscite-t-il une telle passion ?

Peut-être parce qu’il représente ce que chacun rêve d’avoir été.

L’innocent apparaît toujours comme celui qui échapperait à la faute commune, au conflit, à la sexualité, au désir lui-même. Il semble habiter un territoire antérieur à la division subjective. Il représente moins une réalité qu’une nostalgie.

Or c’est précisément ici que Freud introduit un scandale dont nous n’avons peut-être pas encore mesuré toute la portée.

Lorsqu’il affirme que l’enfant est un pervers polymorphe, beaucoup y voient une attaque contre l’enfance. On l’accuse de salir ce qu’il y aurait de plus pur dans l’homme. On lui reproche d’introduire la sexualité là où la morale exigeait l’innocence.

Pourtant Freud accomplit exactement l’inverse.

Il ne retire pas l’innocence aux enfants.

Il retire les enfants au mythe de l’innocence.

Ce qui est tout autre chose.

Car l’enfant idéalisé est infiniment plus menacé que l’enfant réel.

L’enfant réel désire, jalouse, aime, hait, fantasme. Il est un sujet. Il appartient pleinement à l’humanité. L’enfant idéalisé, lui, cesse d’être un sujet pour devenir une icône. Et les icônes finissent toujours par réclamer des sacrifices.

L’histoire des hommes le montre avec une régularité presque sinistre : les violences les plus terribles exercées contre les enfants se développent souvent là où leur innocence devient sacrée.

Plus l’enfant est élevé au rang de pureté absolue, plus il devient le support des fantasmes des adultes.

Plus une civilisation idolâtre l’enfance, plus elle risque de fabriquer les conditions de son sacrifice.

C’est ici, peut-être, que réside la véritable grandeur de Freud.

En découvrant l’inconscient, il découvre simultanément l’infantile. Il comprend que l’enfance n’est pas un paradis perdu mais la matrice permanente de notre vie psychique. Il sait que nous ne cessons jamais complètement d’être les enfants que nous avons été. Il sait surtout qu’aucun être humain n’échappe au désir.

En détruisant le mythe de l’enfant innocent, Freud devient paradoxalement l’un des plus grands protecteurs de l’enfance.

Car ce ne sont pas les sujets que l’on sacrifie.

Ce sont les mythes.

L’innocence absolue attire la violence parce qu’elle confronte chacun à sa propre culpabilité. Voilà pourquoi le diable prend si souvent la figure de celui qui s’en prend aux enfants. Non parce qu’il détruirait simplement des vies, mais parce qu’il profane ce que la communauté tient pour le plus pur.

Cette logique rejoint ce que Freud appelait l’inquiétante étrangeté.

Car l’étrange n’est jamais véritablement étranger.

Il surgit toujours dans le familier.

Dans le semblable.

Dans le voisin.

Dans le frère.

Dans ce visage qui nous ressemble un peu trop.

Le juif pour le chrétien a longtemps occupé cette place tragique. Il incarnait une proximité devenue insupportable. Comme toujours, la communauté projetait hors d’elle-même ce qu’elle refusait de reconnaître en elle.

L’innocent et le coupable naissent souvent du même mécanisme.

Freud en donne une illustration remarquable dans une anecdote qu’il rapporte avec amusement. Deux hommes enrichis par des opérations douteuses commandent leur portrait au peintre le plus réputé de leur ville. Lorsqu’ils présentent fièrement les tableaux à un critique célèbre, celui-ci observe longuement les deux visages puis désigne l’espace vide entre eux :

— Où est le Sauveur ?

Toute la scène tient dans cette question.

Ces hommes ont acheté les tableaux, la réputation, peut-être même l’admiration. Mais ils n’ont pas acheté ce qui leur manque.

Car l’innocence ne s’achète pas.

Elle ne relève ni de la fortune ni du pouvoir.

Elle appartient à un autre ordre.

À celui de l’éducation, de la transmission, du style.

Le critique leur rappelle simplement qu’entre deux larrons il manque toujours le Christ.

Freud touche ici à une vérité qui traverse toute son œuvre : notre origine est toujours mêlée, toujours ambiguë, toujours suspecte. Nous ne sommes jamais présumés innocents. Nous passons notre existence à tenter de le devenir.

Le Christ suspendu entre les deux brigands continue d’ailleurs de nous le rappeler.

Car à bien y regarder, il n’a jamais apporté la moindre preuve de son innocence.

Aucun tribunal ne l’a reconnue.

Aucun document ne l’atteste.

Aucune démonstration ne l’établit.

Et pourtant, depuis deux mille ans, des millions d’hommes continuent d’y croire.

Peut-être est-ce là le dernier paradoxe de l’innocence.

Elle ne se démontre jamais.

Elle relève toujours de la foi.

 

Thierry-Auguste Issachar

*le massacre des Innocents de Pieter Bruegel l’Ancien vers 1565–1567