Parmi les phrases les plus célèbres de Freud figure sans doute celle-ci :

« Éduquer, gouverner et psychanalyser sont trois métiers impossibles. »

On la cite souvent comme une boutade. Elle est en réalité d’une profondeur vertigineuse.

Car Freud ne nous dit pas que ces trois entreprises échouent toujours. Il nous dit quelque chose de beaucoup plus troublant : elles ne peuvent jamais réussir complètement.

Aucun enfant n’est parfaitement éducable.

Aucun peuple n’est parfaitement gouvernable.

Aucun sujet n’est parfaitement analysable.

Quelque chose résiste toujours.

Quelque chose échappe.

Quelque chose demeure irréductiblement libre.

Toute l’œuvre de Freud repose sur cette découverte. L’homme n’est pas une machine que l’on pourrait programmer ni un animal que l’on pourrait dresser définitivement. Sous les règles, sous les habitudes, sous les idéaux et les institutions continue de battre une vie souterraine que Freud nomma l’inconscient.

Là où les éducateurs rêvaient de former des citoyens exemplaires, là où les gouvernants rêvaient d’organiser rationnellement les sociétés, là où les médecins rêvaient d’éradiquer les désordres du corps et de l’esprit, Freud introduisit une limite.

Il existe dans l’homme une part qui ne consent jamais totalement.

Une part qui désire.

Une part qui rêve.

Une part qui refuse.

Une part qui échappe.

Cette découverte n’appartient pas seulement à la psychologie.

Elle est profondément politique.

Lorsque Lacan affirme que l’inconscient est le politique, il ne veut pas dire que les rêves parlent des élections ou que les symptômes commentent l’actualité. Il veut dire que toute organisation humaine rencontre tôt ou tard cette même énigme : comment vivre ensemble lorsque chacun est habité par un désir qui lui est propre ?

Le politique commence là.

Il ne commence ni dans les ministères ni dans les assemblées.

Il commence dans la famille.

Il commence à l’école.

Il commence au moment où un enfant accepte de confier une part de son destin à ceux qui prétendent savoir ce qui est bon pour lui.

L’école est probablement la première expérience politique de l’existence.

Bien avant de rencontrer un gouvernement, l’enfant rencontre un maître.

Bien avant de connaître la loi, il découvre la règle.

Bien avant de devenir citoyen, il devient élève.

Nous avons fini par considérer cette institution comme une évidence. Pourtant elle est relativement récente à l’échelle de l’histoire humaine. Pendant des millénaires, les enfants apprenaient en observant les adultes vivre. Ils entraient progressivement dans le monde par imitation, par compagnonnage, par transmission directe.

L’école a introduit autre chose.

Une suspension.

Un temps intermédiaire entre la famille et la vie.

Freud comprenait parfaitement sa nécessité. Il savait qu’aucun enfant ne peut être brutalement arraché au monde familial. Il faut un lieu de transition. Un espace protégé où le sujet apprenne progressivement que ses parents ne constituent pas l’univers tout entier.

Mais Freud ajoutait aussitôt une précision essentielle que notre époque semble avoir oubliée.

L’école n’est qu’un substitut temporaire de la famille.

Sa mission n’est pas de retenir l’enfant.

Sa mission est de lui permettre d’en sortir.

L’école ne doit jamais devenir la vie.

Elle doit seulement y préparer.

Elle ne doit jamais se prendre pour le monde.

Elle doit simplement ouvrir les portes qui y conduisent.

Autrement dit, une bonne école est une école que l’on quitte.

Cette vérité paraît presque banale.

Elle est pourtant révolutionnaire.

Car toute institution nourrit secrètement le désir inverse.

La famille veut garder ses enfants.

L’Église veut garder ses fidèles.

Le parti veut garder ses militants.

L’entreprise veut garder ses salariés.

Et les écoles veulent garder leurs élèves.

Toute institution rêve secrètement de prolonger indéfiniment la dépendance qui la fonde.

Il en va ainsi des écoles analytiques comme des autres.

L’histoire de la psychanalyse est traversée par cette contradiction. Les écoles naissent pour transmettre un savoir puis risquent progressivement de transformer cette transmission en appartenance. À mesure que disparaît le maître, l’institution tend à occuper sa place. Le travail se transforme en fidélité. Le désir de savoir se change parfois en désir de reconnaissance.

Or le transfert n’a jamais eu pour fonction de créer des disciples.

Freud n’a cessé de le rappeler.

Tout transfert doit trouver sa résolution.

Même le transfert de travail.

Peut-être surtout le transfert de travail.

Car il existe peu de dépendances plus séduisantes que celles qui se dissimulent sous les apparences du savoir. On accepte plus facilement la servitude lorsqu’elle porte le masque de la culture que lorsqu’elle se présente ouvertement comme une domination.

L’élève admire son maître.

Le chercheur admire son directeur.

L’analyste admire son école.

Et chacun croit servir la vérité alors qu’il sert parfois simplement son besoin de reconnaissance.

Le véritable maître est pourtant celui qui prépare sa propre disparition.

La véritable transmission commence au moment où l’élève devient capable de contredire celui qui lui a appris à penser.

La grandeur d’une école se mesure au nombre de ceux qui peuvent la quitter.

Mais notre époque semble avoir engagé un mouvement exactement inverse.

Là où Freud voyait dans l’école une parenthèse provisoire, nous avons progressivement transformé la société tout entière en établissement scolaire.

Jamais les hommes n’ont été autant évalués.

Jamais ils n’ont été autant observés.

Jamais ils n’ont été autant comparés.

L’enfant est noté à l’école.

L’étudiant à l’université.

Le salarié dans l’entreprise.

Le citoyen par les administrations.

Le consommateur par les plateformes numériques.

Et même le malade par la médecine.

Autrefois, le médecin apparaissait lorsque le corps souffrait.

Aujourd’hui, il devient souvent le gardien permanent de la normalité.

Le sang est analysé.

Le poids est surveillé.

Le sommeil est quantifié.

La mémoire est évaluée.

L’alimentation est corrigée.

Le vieillissement lui-même devient un problème à gérer.

Le corps moderne ressemble de plus en plus à une copie que l’on rendrait chaque matin à un examinateur invisible.

Le professeur corrigeait les devoirs.

Le médecin corrige désormais les organismes.

Et les réseaux sociaux corrigent les existences.

Sous des formes toujours plus douces, toujours plus bienveillantes, toujours plus scientifiques, une même logique se déploie.

Tout mesurer.

Tout comparer.

Tout optimiser.

Tout normaliser.

Jamais les sociétés n’ont autant parlé de liberté.

Jamais elles n’ont autant perfectionné les techniques d’évaluation.

L’ancien pouvoir interdisait.

Le nouveau pouvoir examine.

Il ne frappe plus.

Il mesure.

Il ne condamne plus.

Il classe.

Il ne dit plus : « Tu dois obéir. »

Il demande : « Où te situes-tu par rapport à la moyenne ? »

La différence est immense.

Car le sujet finit par intérioriser lui-même le regard de l’examinateur.

Il devient à la fois l’élève et le surveillant.

Le juge et l’accusé.

Le malade et son médecin.

La domination atteint alors sa forme la plus parfaite : celle qui n’a plus besoin de se présenter comme telle.

Freud avait vu venir ce danger lorsqu’il insistait sur le caractère impossible de l’éducation.

Il savait que l’homme ne peut être réduit à un objet de gestion.

Il savait que la vie déborde toujours les institutions chargées de l’encadrer.

Il savait surtout que le désir n’accepte jamais définitivement de devenir raisonnable.

C’est pourquoi l’école devrait toujours se souvenir de sa mission véritable.

Non pas former des sujets adaptés.

Non pas fabriquer des individus conformes.

Non pas produire des élèves éternels.

Mais rendre possible une sortie.

Préparer le moment où le sujet n’aura plus besoin d’elle.

Car toute institution digne de ce nom devrait travailler à sa propre disparition.

L’école est finie.

Non comme on l’annonce à la fin d’une journée de classe.

Mais comme on reconnaît qu’un passage est accompli.

Qu’un temps est révolu.

Qu’il faut désormais quitter le maître, abandonner le pupitre et consentir enfin à cette épreuve dont aucune institution ne peut dispenser : vivre.

Car il n’existe pas de diplôme pour cela.

Et c’est précisément ce qui rend la vie possible.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich