Le style c’est l’homme, écrivait Jacques Lacan. Formule étrange, souvent réduite à une affaire d’écriture ou d’élégance, alors qu’elle touche peut-être au contraire à ce qu’il y a de plus nu chez un sujet.

Car le style n’est jamais complètement maîtrisé. Il est ce qui nous échappe, ce qui revient malgré nous, ce qui fissure la grisaille de nos concessions quotidiennes au monde et au jeu social.

Nous passons pourtant notre existence à apprendre à nous tenir correctement, à parler comme il faut, à désirer ce qu’il conviendrait de désirer. Toute civilisation repose sur cette domestication progressive des corps, des pulsions et des paroles. Vivre ensemble suppose un certain renoncement. Sigmund Freud le savait mieux que quiconque : aucune culture ne peut se maintenir sans refoulement.

Mais quelque chose résiste toujours.

Une voix.
Une manière de rire.
Une façon d’habiter le silence.
Un rapport singulier au désir, à l’amour, à la jouissance ou à la souffrance.

C’est cela, peut-être, le style.

Non pas une qualité esthétique.
Encore moins une originalité fabriquée.
Mais ce point où le sujet cesse de pouvoir se cacher entièrement derrière ses identifications.

Car nous sommes faits d’identifications. Familiales, sociales, sexuelles, politiques, professionnelles. Nous passons notre vie à emprunter des rôles, des discours, des idéaux et des récits qui nous précèdent. Le moi lui-même n’est peut-être qu’un immense montage d’images empruntées aux autres.

Or le style apparaît précisément là où ce montage commence à craquer.

Le style, ce n’est pas le masque.
C’est ce qui reste lorsque le masque ne tient plus.

L’aphorisme de Lacan doit alors être entendu dans son sens le plus littéral : le style, c’est l’homme lui-même, mais dans sa version la plus dénudée, la moins protégée par les identifications collectives.

Le style est donc profondément obscène.

Non pas obscène au sens vulgaire, mais obscène au sens propre : il montre ce qui devrait normalement rester voilé.

C’est précisément à cela que servaient les mythes.

Les grandes constructions religieuses, héroïques ou tragiques permettaient de recouvrir cette nudité fondamentale. Elles donnaient une forme partageable au désir, à la violence, à la sexualité, à la mort ou à la folie. Le mythe faisait écran. Il absorbait une part du scandale contenu dans toute singularité humaine.

Mais lorsque les mythes s’effondrent, le style demeure presque seul.

Et c’est peut-être cela, la modernité : un monde où les singularités apparaissent beaucoup plus directement, beaucoup plus nues, beaucoup moins protégées symboliquement.

Notre époque est saturée de figures de style.

Façons de parler.
De jouir.
De souffrir.
De se montrer.
De scandaliser.

Comme si chaque sujet devait désormais produire lui-même ce que les anciens mythes prenaient autrefois en charge collectivement.

Or cette exposition finit par devenir épuisante.

Car un sujet entièrement exposé devient vite invivable — pour les autres comme pour lui-même. Lorsqu’il n’existe plus aucun voile symbolique, la singularité tourne facilement soit à la caricature, soit à l’exhibition permanente.

C’est pourquoi les véritables figures de style dérangent toujours un peu.

Elles rappellent qu’aucun être humain ne se réduit complètement aux identités civilisées qu’il affiche. Quelque chose déborde toujours. Quelque chose échappe. Quelque chose insiste malgré tous les efforts de normalisation.

Et c’est précisément pour cela qu’un style demeure profondément inimitable.

On peut copier une esthétique, reproduire une écriture, singer une attitude. Mais on ne copie jamais véritablement un style. Car ce qui fait style n’est pas la forme extérieure ; c’est la présence irréductible d’un sujet derrière cette forme.

Le style commence précisément là où l’imitation devient caricature.

Le grand malaise contemporain vient peut-être de là.

Nous avons détruit une grande partie des mythes collectifs qui permettaient autrefois de voiler cette obscénité fondamentale du désir humain. Alors chacun se retrouve beaucoup plus directement exposé avec sa propre manière d’exister, d’aimer, de parler ou de jouir.

Autrefois, le mythe absorbait une part de cette nudité.
Aujourd’hui, il ne reste souvent plus que des styles.
Des singularités mises à nu.
Des jouissances exposées presque sans ombre.

Mais un être humain ne peut vivre durablement dans cette transparence.

Il cherche toujours à recréer autour de son désir une zone d’ombre.
Un espace où sa singularité puisse respirer sans être immédiatement exhibée.

C’est peut-être cela, au fond, qu’une analyse permet parfois de retrouver :
non pas une identité supplémentaire,
mais un rapport plus habitable à sa propre obscénité.

Car le problème n’est pas d’avoir un style.

Le problème commence lorsqu’il ne reste plus assez d’ombre pour le porter.

 

Thierry-Auguste Issachar