Il est remarquable que Freud, dans son effort constant pour penser les formes les plus extrêmes de la souffrance psychique, ait été conduit à distinguer avec une rigueur peu commune deux affects que l’on tend encore aujourd’hui à confondre : l’angoisse et l’effroi. Cette distinction, loin d’être purement descriptive, engage en réalité toute une conception de la vie psychique et de ses possibilités d’élaboration.

L’effroi — Schreck — désigne, chez Freud, la situation dans laquelle le sujet se trouve confronté à un danger sans y être préparé. Il ne s’agit pas simplement d’une peur plus intense, mais d’une défaillance du système de signalisation lui-même : rien n’a averti, rien n’a permis d’anticiper, et le sujet est saisi dans une rencontre brute avec le réel. L’angoisse, au contraire, introduit déjà une médiation. Elle fonctionne comme un signal, une alerte interne qui permet au sujet de se préparer, fût-ce de manière minimale, à ce qui pourrait advenir. C’est en ce sens précis que Freud peut soutenir, notamment dans Au-delà du principe de plaisir (1920), que l’angoisse protège contre l’effroi : elle en constitue la forme anticipée, et par là même, elle en limite la violence.

Cette thèse prend tout son relief dans l’étude des névroses traumatiques. Freud y observe que le sujet, loin de se détourner de la scène qui l’a débordé, y est au contraire sans cesse reconduit, en particulier dans ses rêves. Or ces rêves ne présentent pas les caractéristiques habituelles du travail onirique — déplacement, condensation, élaboration secondaire — mais tendent à reproduire la situation traumatique dans une fidélité presque littérale. Le sujet se réveille alors dans un état d’effroi renouvelé, comme si le psychisme s’acharnait à répéter ce qui l’a précisément mis en échec.

Cette compulsion de répétition constitue l’un des points de rupture de la théorie freudienne. Elle oblige à reconnaître qu’il existe, au-delà du principe de plaisir, une tendance du psychisme à revenir vers des expériences de déplaisir intense, non pour s’y complaire, mais pour tenter d’en faire quelque chose. Le sujet, écrit Freud, est « fixé » au trauma. Mais cette fixation ne relève pas d’une simple inertie : elle indique une tentative — toujours inachevée — de transformer une expérience subie en expérience psychiquement traitable. Ce qui n’a pas été intégré au moment où il s’est produit revient, sous la forme de la répétition, comme exigence d’élaboration.

Freud retrouve ici une logique déjà repérée dans l’hystérie, lorsqu’il écrivait, dès 1895, que « l’hystérique souffre de réminiscences » (Études sur l’hystérie). Il ne s’agit pas d’un excès de mémoire, mais d’un défaut d’inscription symbolique : ce qui n’a pas été élaboré dans le langage ne disparaît pas, mais persiste sous forme de symptômes, de rêves, ou d’actes. La répétition n’est donc pas le simple retour du passé ; elle est la marque de son inassimilable.

C’est dans ce contexte que le célèbre exemple du jeu du petit enfant — le Fort-Da — doit être repris, en évitant l’interprétation trop rapide qui en fait le paradigme d’une maîtrise réussie. Freud décrit un enfant de dix-huit mois, confronté à des absences répétées de sa mère, qui invente un jeu consistant à jeter au loin une bobine de fil en prononçant « fort » (loin), puis à la ramener en disant « da » (là). Ce dispositif est généralement compris comme une transformation de la passivité en activité : l’enfant ne subit plus l’absence, il la met en scène et en règle le retour.

Mais cette lecture, si elle n’est pas fausse, demeure incomplète. Car elle néglige un élément clinique essentiel : l’absence apparente d’angoisse chez cet enfant. Freud souligne en effet qu’il ne manifestait aucune détresse notable lors des départs de sa mère, bien qu’il lui fût fortement attaché. Tout se passe comme si le jeu venait occuper la place même où l’angoisse de séparation aurait dû se constituer.

Or cette substitution n’est pas sans conséquence.

Car si le jeu permet à l’enfant de se rendre maître de la situation, il tend simultanément à empêcher l’instauration de ce processus plus lent, plus incertain, mais aussi plus structurant qu’est le travail de deuil. Le deuil, tel que Freud le décrit dans Deuil et mélancolie (1917), suppose que l’objet perdu soit progressivement désinvesti, non par une reprise immédiate, mais par une élaboration qui passe par l’acceptation de son absence. Cette élaboration implique nécessairement l’angoisse : non comme pathologie, mais comme forme psychique de la séparation.

En répétant indéfiniment la disparition pour en assurer lui-même la résolution, l’enfant court-circuite ce travail. La perte n’est jamais véritablement éprouvée ; elle est immédiatement annulée. L’angoisse, qui aurait pu jouer son rôle de signal et de médiation, ne se constitue pas pleinement. L’enfant évite ainsi l’effroi immédiat, mais au prix d’une fragilité plus profonde : il ne dispose pas de cette fonction protectrice que constitue l’angoisse élaborée.

Freud donne lui-même un indice de cette limite lorsqu’il note que cet enfant ne manifesta aucune tristesse à la mort de sa mère. Cette observation, souvent reléguée au second plan, mérite d’être prise au sérieux. Elle suggère que la répétition, loin d’avoir permis une élaboration complète de la perte, a pu en empêcher l’inscription psychique.

Mais l’enseignement freudien ne s’arrête pas là. Il introduit un point plus troublant encore, qui concerne le destin de cette répétition dans le rapport à autrui. L’enfant, écrit Freud, ne se contente pas de rejouer pour lui-même l’expérience subie ; il lui arrive d’en infliger la réplique à un autre — camarade de jeu, frère, sœur — en inversant les positions. Ce qu’il a subi, il le fait subir. Il se venge, en quelque sorte, sur un substitut.

Ce passage de la répétition à la mise en acte constitue un moment décisif. Il indique que ce qui n’a pas été symbolisé ne se contente pas de revenir sous forme de souvenir ou de rêve, mais peut chercher à se décharger dans le réel, en prenant appui sur le semblable. Le trauma, faute d’avoir été élaboré, tend à se transmettre.

Il faut alors reconsidérer, à la lumière de cette logique, certaines manifestations de l’enfance trop rapidement banalisées. Les terreurs nocturnes, les cauchemars récurrents, ces réveils en proie à une angoisse sans objet apparent ne sont pas de simples accidents du développement. Ils témoignent d’un travail psychique en cours, souvent précaire, par lequel l’enfant tente de transformer une expérience potentiellement traumatique en une forme représentable. Ils sont, en un sens, les premières tentatives d’instauration de cette angoisse protectrice qui fait défaut dans l’effroi.

Mais lorsque ce travail est entravé — lorsque la répétition vient saturer la scène psychique sans permettre l’élaboration — alors quelque chose demeure en suspens. Ce qui n’a pas pu être symbolisé ne disparaît pas ; il persiste, prêt à réapparaître sous des formes ultérieures.

Il n’est pas exagéré de dire que certains sujets, privés de cette élaboration précoce de l’angoisse, se trouvent plus tard exposés à des expériences d’effroi, voire à des formes de traumatisme répétées. Plus encore, ils peuvent être conduits, dans certaines configurations, à faire vivre à autrui ce qu’ils n’ont jamais pu traiter pour eux-mêmes.

Ainsi se dessine une clinique qui ne se limite pas à l’écoute du symptôme, mais qui doit prendre en compte la dimension de la répétition agie. Ce que le sujet n’a pas pu symboliser, il peut être amené à le mettre en scène dans le réel, à travers ses actes, ses relations, voire ses violences.

Dans cette perspective, l’angoisse change de statut. Elle n’est plus simplement ce dont il faudrait libérer le sujet, mais ce qu’il s’agit parfois de rendre possible. Car elle constitue cette médiation minimale sans laquelle le réel, lorsqu’il surgit, ne peut être rencontré que sous la forme de l’effroi.

 

Thierry-Auguste Issachar

*illustration de la métamorphose de Franz Kafka