La vie humaine n’est pas faite pour être regardée en face. Il faut peut-être partir de là, de cette évidence que nos époques de transparence feignent d’ignorer. Le réel, lorsqu’il surgit sans voile, sans récit, sans intervalle, ne nous rend pas plus lucides ; il nous écrase. L’homme n’a jamais vécu directement dans le réel. Il a toujours placé entre lui et le monde une surface, une parole, une fable, une image, un théâtre, un livre, une croyance, un rêve. Non pour fuir lâchement la vie, mais pour la rendre supportable. Sans écran, il n’y aurait pas davantage de vérité. Il y aurait seulement trop de réel.

C’est pourquoi les discours contemporains contre les écrans manquent souvent leur objet. Ils dénoncent Internet, la télévision, le cinéma, les réseaux sociaux, comme si le mal venait du support lui-même. Mais le problème n’est pas l’écran. Le problème est la disparition de sa fonction. Un écran digne de ce nom ne livre pas le réel à l’état brut ; il le transpose, le retarde, l’habille, le symbolise. Il introduit cette distance sans laquelle toute rencontre avec le monde devient obscène. Nos sociétés ne souffrent donc pas de passer d’un écran à l’autre. Elles souffrent plutôt de ne plus savoir faire écran.

Le théâtre, le livre, le cinéma, la télévision même, dans leurs grands moments, n’étaient pas des machines à nous éloigner de la vie. Ils étaient des dispositifs de médiation. Ils offraient au réel une scène, c’est-à-dire une forme. Ils savaient couper, suggérer, différer. Ils faisaient travailler le manque. On y voyait moins pour imaginer davantage. Le rideau, la page, le cadre, le montage, l’ombre, l’ellipse, tous ces artifices ne trompaient pas le sujet ; ils le protégeaient de la brutalité du réel en lui permettant d’en approcher la vérité.

C’est cela que nous sommes en train de perdre. Nous croyons vivre dans une civilisation saturée d’écrans, alors que nous vivons peut-être dans une civilisation où l’écran ne fait plus écran. L’image n’est plus toujours le voile qui permet de rêver le monde ; elle devient souvent la vitre par laquelle le réel s’impose sans pudeur. Guerres, cadavres, humiliations, jouissances, catastrophes, détresses privées, haines instantanées, confessions publiques : tout circule, tout s’affiche, tout se donne à consommer dans l’immédiateté. Ce n’est pas l’écran qui nous éloigne trop du réel ; c’est parce qu’il ne nous en éloigne plus assez qu’il nous rend malades.

Un écran n’est pas seulement une surface où quelque chose apparaît. C’est une surface qui protège de ce qui apparaîtrait trop violemment. Il montre et il cache. Il révèle parce qu’il masque. Il permet de voir parce qu’il empêche de tout voir. Dès qu’il ne cache plus rien, il cesse d’être un écran pour devenir une plaie ouverte.

Freud l’avait compris avec une finesse incomparable dans sa découverte des souvenirs-écrans. Un souvenir-écran n’est pas un simple souvenir insignifiant. Il n’est pas une erreur de la mémoire. Il est un voile déposé sur une scène traumatique, sexuelle, honteuse ou trop chargée d’affects pour être directement conservée. Le sujet ne se souvient pas de ce qu’il ne peut pas supporter. Il se souvient autour. Il garde une prairie, une couleur, des fleurs jaunes, un morceau de gâteau, une promenade, un visage aperçu, un détail pauvre en apparence. Mais ce détail n’est pas pauvre : il protège.

Le souvenir-écran ne ment pas. Il sauve. Il sauve le sujet d’une vérité qui, sans déguisement, aurait pu être insupportable. Il est un compromis entre le désir de garder trace et la nécessité de ne pas être détruit par cette trace. Il permet au passé de revenir, mais sous une forme déplacée, atténuée, presque élégante. Le trauma ne se présente pas nu ; il se dépose sur une image. Et cette image devient la gardienne du feu. Elle ne l’éteint pas, mais elle empêche qu’il brûle tout.

Voilà pourquoi la notion freudienne est si précieuse pour penser notre époque. Elle montre que le psychisme a besoin d’écrans. L’inconscient lui-même ne se livre jamais directement. Il rêve, il déplace, il condense, il travestit, il compose des scènes. Il ne dit jamais brutalement : voici le réel. Il dit plutôt : regarde ceci, et peut-être entendras-tu autre chose. Toute la délicatesse de la vie psychique tient dans cette pudeur. Il faut des voiles pour que la vérité parvienne jusqu’au sujet sans l’anéantir.

La modernité, elle, a confondu dévoilement et lucidité. Elle a cru que montrer davantage revenait à comprendre mieux. Elle a fait de la transparence une vertu, de l’exposition une preuve, de l’immédiateté une liberté. Elle veut du direct, du live, du brut, de l’authentique, comme si l’authenticité consistait à supprimer toute forme. Mais une vérité sans forme n’est pas plus vraie ; elle est seulement plus violente.

Freud raconte quelque chose de très éclairant lorsqu’il évoque son arrivée sur l’Acropole. Il y avait d’abord l’Acropole des livres, des récits, des images, des voyages rêvés. Il y avait l’Acropole médiatisée par la culture, l’attente, la lecture, l’imagination. Puis il y eut l’Acropole réelle. Et ce réel, au lieu de confirmer simplement le rêve, produisit en lui un trouble, presque une déception. L’objet vu n’était plus l’objet rêvé. Ce n’est pas que les livres avaient menti ; ils avaient donné à l’Acropole une aura que la pierre seule ne pouvait pas contenir. Le réel ne tient jamais toutes les promesses de l’écran.

Mais c’est précisément pour cela que l’écran est nécessaire. Les récits n’avaient pas trompé Freud : ils lui avaient permis de désirer l’Acropole. Ils avaient préparé son âme à une grandeur que le réel, dans sa présence matérielle, ne pouvait soutenir entièrement. Toute rencontre avec le réel comporte cette chute. Ce que nous avons imaginé est souvent plus vaste que ce que nous voyons. Mais sans cette imagination, nous ne saurions même plus voir.

Le problème de notre époque n’est donc pas qu’elle ait trop d’écrans. Elle a trop de surfaces et trop peu de voiles. Beaucoup d’images contemporaines ne font plus rêver ; elles saturent. Elles ne laissent plus au sujet le temps d’ajouter quelque chose de lui-même. Elles ne construisent plus l’attente ; elles la suppriment. Elles ne donnent plus une forme symbolique au réel ; elles prétendent le livrer tel quel. Or le réel livré tel quel devient vite pornographique, même lorsqu’il ne s’agit pas de sexualité. La pornographie est peut-être le régime général d’une époque qui ne sait plus voiler : une guerre montrée sans pensée, une souffrance montrée sans récit, une intimité montrée sans pudeur, un corps montré sans mystère.

Il ne s’agit pas d’accuser Internet, la télévision ou les réseaux sociaux. Ces médias peuvent être admirables. Ils peuvent transmettre une œuvre, une parole, un savoir, une beauté, une présence. Ils peuvent être de formidables écrans au sens noble du terme : des surfaces de rêve, de pensée, de détour, de sublimation. Le médium n’est jamais coupable par lui-même. Tout dépend de savoir s’il ouvre une scène ou s’il supprime toute scène. Tout dépend de savoir s’il civilise le réel ou s’il le déverse.

La vérité humaine exige un détour. C’est l’une des grandes leçons de la psychanalyse. Le sujet ne dit jamais sa vérité en pleine lumière. Il la dit à travers un lapsus, un rêve, un symptôme, un souvenir-écran, une métaphore, une plainte, une histoire apparemment secondaire. Si l’on exige de lui une transparence immédiate, on n’obtient pas la vérité ; on obtient de la défense, du mutisme ou de l’obscénité. Le sujet humain n’est pas fait pour être mis à nu. Il a besoin d’ombre pour parler.

La cure analytique n’arrache donc pas brutalement les écrans. Elle les écoute. Elle sait qu’un voile n’est pas toujours une résistance à vaincre. Il peut être la condition même de l’approche. Le patient arrive avec ses images, ses petits souvenirs, ses scènes trop nettes, ses détails inutiles. Il ne sait pas encore que ces détails sont des écrans. L’analyste, lui, ne déchire pas le voile. Il attend qu’il parle. Il laisse l’écran révéler sa fonction.

On comprend alors pourquoi la disparition des véritables écrans est si grave. Lorsque le sujet ne dispose plus de récits, de mythes, de livres, de films, de théâtres intérieurs capables de contenir son réel, il ne devient pas plus libre. Il devient plus exposé. Il ne rencontre pas davantage sa vérité ; il rencontre des fragments crus qu’il ne peut ni symboliser ni transmettre. Il ne rêve plus sa vie ; il la subit sous forme d’images.

Le livre était un écran lent. Il obligeait le réel à passer par la phrase, et la phrase est déjà une civilisation. Le théâtre faisait écran par la convention : nous savions que ce n’était pas la réalité, et c’est pour cela même que nous pouvions y reconnaître quelque chose de plus vrai que la réalité. Le cinéma faisait écran par le cadre, le montage, le noir de la salle, la distance des visages. Aujourd’hui, ce que l’on nomme écran devient trop souvent un anti-écran. Il ne met plus à distance ; il rapproche jusqu’à l’étouffement. Il ne sublime plus ; il exhibe.

Il faudrait donc sauver l’art d’écranter le réel. Non pour le nier, non pour l’abolir, mais pour lui donner une forme vivable. Une civilisation se reconnaît peut-être à la qualité de ses écrans. Les civilisations faibles montrent tout. Les civilisations fortes savent voiler ce qui doit l’être pour qu’un désir, une pudeur, une parole et une mémoire puissent exister.

Le traumatisme tient souvent à cette rencontre sans écran avec le réel. Ce qui fait trauma, ce n’est pas seulement ce qui arrive ; c’est ce qui arrive sans pouvoir être symbolisé. Après coup, le psychisme tente de fabriquer quelque chose : un souvenir-écran, un symptôme, une phobie, une répétition. Autrement dit, il tente de construire l’écran qui a manqué au moment de l’effraction.

Il faudrait alors cesser d’opposer naïvement écran et vérité. L’écran n’est pas l’ennemi de la vérité ; il en est souvent la condition. Certaines vérités ne peuvent apparaître qu’à condition d’être voilées. Elles ressemblent à ces choses fragiles qui disparaissent si on les éclaire trop. Il leur faut une pénombre, une distance, un tremblement. Il leur faut le détour de la parole. Il leur faut le voile du souvenir. Il leur faut le rêve.

Nous passerons encore d’un écran à l’autre. C’est notre destin d’êtres parlants. Mais il faudrait que ces écrans redeviennent ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : non des machines à exhiber le réel, mais des formes capables de le civiliser. La vie n’a pas besoin d’être montrée davantage. Elle a besoin d’être rêvée, racontée, voilée, transmise, afin que chacun puisse s’en approcher sans s’y brûler.

Le réel, lui, n’a pas besoin de nous. Il insiste toujours. Il revient toujours. Il n’attend qu’une déchirure pour entrer. Pas d’inquiétude là-dessus !!!

C’est pourquoi nous avons besoin d’écrans.

Non pour ne pas vivre.

Mais pour que vivre ne soit pas impossible.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre / Woman at a Window, 1822