Lorsque les hommes ont voulu raconter l’origine de leur malheur, ils n’ont pas imaginé l’affrontement de deux peuples ennemis ni l’invasion d’une cité par des barbares venus d’ailleurs. Ils n’ont pas placé au commencement un monstre, un tyran ou un étranger. Ils ont raconté l’histoire de deux frères.
Ce choix n’a rien d’anodin. Il contient peut-être à lui seul une vérité que la psychanalyse n’a cessé de retrouver sous des formes différentes : la véritable tragédie humaine ne naît pas de la différence mais de la ressemblance.
Car Caïn ne tue pas un ennemi. Il ne tue pas celui qui lui est étranger. Il tue celui qui lui ressemble le plus au monde.
Nous prétendons craindre l’étranger. Nous nous méfions de ce qui nous est inconnu, de ce qui parle une autre langue, obéit à d’autres coutumes ou prie d’autres dieux. Pourtant, ce qui nous trouble véritablement est rarement ce qui nous est lointain. L’étranger peut être tenu à distance. Le frère, lui, habite déjà notre maison. Il partage notre monde, nos objets, nos désirs, parfois même nos rêves. Il regarde dans la même direction. Il convoite souvent les mêmes places. Il sollicite les mêmes regards.
L’étranger nous inquiète.
Le frère nous menace.
Toute la tragédie est là.
L’enfant le découvre très tôt. Avant même de savoir parler, il règne sur un petit royaume dont il se croit l’unique souverain. Puis survient un autre enfant. Un frère, une sœur, un semblable. Quelqu’un qui lui ressemble suffisamment pour faire vaciller l’illusion de son unicité. Soudain l’amour se partage. Le regard se détourne. La place devient incertaine. La blessure narcissique apparaît bien avant les grandes douleurs de l’existence.
Au commencement était le frère…
Freud avait entrevu quelque chose de cette vérité lorsqu’il observait que le prochain est rarement cet être naturellement aimable que célèbrent les morales religieuses. Le prochain est souvent celui dont nous envions le bonheur, la réussite ou la place. Celui qui semble avoir reçu ce qui nous manque. Celui dont l’existence même vient rappeler les limites de notre toute-puissance.
Mais Freud demeurait encore, sur ce point, prisonnier d’une intuition verticale. Lorsqu’il cherche l’origine de la civilisation, son regard se tourne vers le père. Dans Totem et Tabou, les fils assassinent le père primordial puis, accablés par le remords, inventent la loi, la religion et la société.
Cette intuition est immense.
Elle est peut-être aussi incomplète.
Car les grands récits fondateurs racontent une autre histoire.
Après avoir tué Abel, Caïn fonde une ville.
Après avoir tué Rémus, Romulus fonde Rome.
Comme si la cité naissait moins du meurtre du père que de la mort du frère.
Comme si les hommes avaient toujours su que leur véritable problème n’était pas l’autorité mais le semblable.
Le père n’apparaît qu’occasionnellement dans l’histoire humaine.
Le frère est partout.
Dans la famille.
Dans les partis politiques.
Dans les religions.
Dans les écoles de pensée.
Dans les institutions analytiques.
Dans les entreprises.
Dans les communautés les plus diverses.
Partout où des hommes se rencontrent, la question fraternelle resurgit.
Pourquoi ?
Parce que le frère possède un privilège redoutable : il nous ressemble suffisamment pour devenir notre miroir.
Et les miroirs sont rarement paisibles.
Lacan fut sans doute le premier à comprendre toute la portée de cette découverte. Avec le stade du miroir, il montre que le moi lui-même se construit dans l’image d’un autre. Nous croyons nous découvrir ; nous découvrons en réalité une image extérieure à laquelle nous nous identifions.
Cette image nous enchante d’abord. Elle nous donne l’illusion d’une unité. Mais elle introduit immédiatement son poison.
Car l’image qui me constitue ne m’appartient pas.
Elle est dehors.
Elle est chez l’autre.
À partir de cet instant, quelque chose de fondamental se met en place. Je me reconnais dans celui qui me ressemble mais je voudrais également être celui qu’il est. Je l’admire et déjà je le jalouse. Je l’imite et déjà je le combats.
L’identification et l’agressivité naissent ensemble.
La rivalité fraternelle n’est pas un accident de l’histoire humaine.
Elle est inscrite au cœur même de la constitution du sujet.
C’est également là que Lacan dépasse Freud. Car ce que nous envions au frère n’est pas nécessairement quelque chose qu’il possède réellement. Nous lui attribuons un supplément mystérieux. Une faveur particulière. Une proximité avec le bonheur, avec le désir, avec la reconnaissance. Nous imaginons toujours que l’autre détient ce qui nous manque.
L’objet de notre jalousie est rarement réel.
Il est supposé.
Il est imaginaire.
Il est ce que Lacan nommera l’objet a.
Et c’est précisément ce qui se joue entre Caïn et Abel.
Nous ne savons presque rien d’Abel. Nous savons seulement qu’il semble bénéficier d’une faveur dont Caïn se croit privé. Peu importe que cette faveur existe réellement. Ce qui compte est que Caïn la suppose.
Toute la folie commence là.
L’homme souffre moins de ce qui lui manque que de ce qu’il imagine présent chez son voisin.
Le collègue serait plus reconnu que moi.
L’ami plus aimé.
Le voisin plus heureux.
L’écrivain plus talentueux.
Le frère mieux doté.
Nous peuplons le monde de figures auxquelles nous attribuons ce supplément d’être qui nous ferait défaut.
Et nous devenons alors des Caïn en puissance.
Pourtant le plus remarquable dans le récit biblique n’est peut-être pas le meurtre lui-même.
Le plus remarquable vient après.
Lorsque Dieu demande à Caïn où se trouve son frère, celui-ci répond :
« Suis-je le gardien de mon frère ? »
Cette phrase traverse les siècles comme une énigme.
Pourquoi cette idée lui vient-elle précisément à cet instant ?
Pourquoi parle-t-il soudain de responsabilité ?
Pourquoi invoque-t-il cette fonction de gardien alors même qu’il tente de s’en dégager ?
Comme souvent dans les grands textes, le sujet en dit davantage qu’il ne croit.
Car au moment même où il nie toute responsabilité, Caïn découvre qu’il en porte une.
Le frère n’était pas seulement un rival.
Il était aussi une dette.
Une charge.
Une responsabilité.
Une partie de lui-même.
Le meurtre ne résout rien.
Il révèle.
Tant qu’Abel vivait, il occupait une place insupportable. Une fois disparu, il devient une absence. Et les absences ont parfois davantage de poids que les présences.
La culpabilité naît de cette découverte tardive.
L’autre me limitait.
Mais il me constituait également.
Je voulais sa disparition.
Je découvre qu’elle m’appauvrit.
Peut-être est-ce là l’origine véritable de la culpabilité humaine.
Non pas la transgression d’une loi.
Mais la découverte que le semblable participe malgré tout à mon existence.
L’homme découvre trop tard qu’il avait besoin de celui qu’il enviait.
À partir de là, quelque chose de nouveau devient nécessaire. Il faut empêcher les frères de se dévorer entre eux. Il faut inventer autre chose que la rivalité. Il faut construire un monde dans lequel les semblables puissent coexister sans être condamnés à se supprimer.
C’est alors qu’apparaît le père.
Non pas le père réel, toujours faillible et toujours imparfait.
Le père comme fonction.
Le père comme tiers.
Le père comme loi.
Le génie du père ne fut pas de dominer les fils mais de les séparer. D’introduire entre eux une distance salutaire. De détourner leurs regards de cette fascination mortifère pour le semblable. D’ouvrir un horizon plus vaste que le face-à-face spéculaire.
Car deux frères laissés seuls finissent toujours par se regarder.
Et deux regards qui se fixent trop longtemps deviennent rapidement hostiles.
Le père introduit une médiation. Une parole. Une limite. Il rappelle à chacun qu’il existe autre chose que son rival. Quelque chose qui dépasse les individus et les relie à un ordre symbolique commun.
La civilisation naît peut-être là.
Non dans le meurtre du père mais dans la nécessité de survivre au meurtre du frère.
Les villes, les lois, les religions, les institutions, les États, tout cet immense édifice humain apparaît alors sous un jour nouveau. Comme une tentative de répondre à la même question. Comme une manière d’empêcher la répétition indéfinie du geste de Caïn.
Il est frappant de constater que les cités elles-mêmes semblent porter la mémoire de cette blessure originelle. Caïn fonde une ville après la mort d’Abel. Romulus fonde Rome après la mort de Rémus. Comme si les hommes avaient toujours su que les murailles étaient moins destinées à les protéger de l’étranger qu’à contenir la violence des frères.
Nous aimons croire que les civilisations naissent de grands idéaux.
Les mythes racontent autre chose.
Ils nous disent qu’elles s’élèvent sur une absence.
Sur une tombe.
Sur le souvenir d’un semblable devenu insupportable.
Notre époque, confrontée à la solitude moderne, répond souvent par la multiplication des appartenances. Nouvelles communautés, nouvelles fraternités, nouvelles identités collectives. Comme si l’entre-soi pouvait réparer les blessures produites par le même alors que c’est tout le contraire.
Les femmes entreprennent aujourd’hui une expérience comparable sous le nom de sororité.
Le mot est beau.
La promesse est généreuse.
Je leur souhaite sincèrement de réussir.
Mais l’histoire invite à la prudence.
Car le problème n’est pas l’absence de fraternité.
Le problème est précisément la fraternité.
Le problème est cette proximité excessive des semblables qui transforme facilement l’admiration en jalousie, la solidarité en rivalité et l’identification en haine.
Les hommes en savent quelque chose.
Depuis Caïn, ils tentent de résoudre cette difficulté sans jamais y parvenir tout à fait.
Peut-être faut-il alors chercher moins à multiplier les communautés qu’à préserver l’altérité. Moins à produire du même qu’à accueillir ce qui résiste à la ressemblance. Car la civilisation ne progresse pas lorsqu’elle enferme les sujets dans des identités communes. Elle progresse lorsqu’elle introduit de la distance entre les semblables, lorsqu’elle desserre l’étau du miroir et ouvre une place à ce qui n’est pas nous.
La question de Caïn demeure ainsi intacte.
Elle traverse les siècles, les religions, les idéologies et les systèmes politiques.
Elle continue de nous attendre au détour de chaque rencontre.
« Suis-je le gardien de mon frère ? »
Peut-être toute la civilisation tient-elle dans l’impossibilité de répondre pleinement oui et dans le danger de répondre totalement non.
Car le scandale de la condition humaine n’est peut-être pas d’avoir des ennemis.
Le scandale est d’avoir des frères.
Et le miracle de la civilisation n’est rien d’autre que cet effort inlassable pour permettre à des hommes qui se ressemblent suffisamment pour se haïr de continuer malgré tout à vivre ensemble.
Thierry-Auguste Issachar
*Caïn et Abel – Gustave Doré