Pourquoi cherchons-nous si volontiers un sauveur ?
La question semble religieuse. Elle est d’abord clinique.
On vient rarement en analyse pour connaître la structure de son désir. On vient parce qu’un amour se défait, qu’un symptôme insiste, qu’une souffrance revient avec une obstination décourageante. Et derrière la demande formulée s’en glisse presque toujours une autre : dites-moi ce que j’ai, dites-moi pourquoi je fais cela, dites-moi ce qu’il faudrait faire.
Autrement dit : quelqu’un doit bien savoir.
Le sauveur naît à cet endroit.
La charité aussi.
Car toute charité repose sur une scène très simple : quelqu’un manque de quelque chose, un autre possède ce qui lui manque et peut le lui donner. Celui qui a faim reçoit du pain, celui qui souffre des soins, celui qui tombe une main pour le relever. Rien n’est évidemment plus nécessaire lorsque la vie est en jeu.
Mais cette scène contient aussi un danger immense : celui qui donne finit toujours par savoir un peu ce qui est bon pour celui qui reçoit.
Et c’est là que la charité devient redoutable.
On peut vouloir sauver quelqu’un de sa souffrance, de son alcool, de son mariage, de sa solitude, de sa mère, de sa sexualité, de ses mauvaises fréquentations, parfois même de lui-même. Toutes ces intentions peuvent être généreuses. C’est précisément ce qui les rend difficiles à interroger.
Le Bien est souvent la forme la plus honorable que prend le désir de l’Autre.
La charité ne donne donc jamais seulement quelque chose. Elle distribue aussi les places : ici celui qui manque, là celui qui possède ; ici celui qui souffre, là celui qui sait ; ici celui qu’il faut sauver, là le sauveur.
Et celui qui sauve peut finir par avoir besoin qu’on ait besoin de lui.
C’est peut-être le secret le mieux gardé de la charité.
L’hôpital est nécessairement organisé autour du soin. Une hémorragie ne demande pas une interprétation : elle demande qu’on l’arrête. Une fracture réclame qu’on la réduise. Le médecin doit savoir ce qu’il faut faire, et c’est là son utilité.
Mais le sujet parlant introduit un désordre dans cette belle évidence. Celui qui demande qu’on lui enlève son symptôme peut aussi y tenir. Celui qui veut quitter un homme qui le détruit peut retourner vers lui. Celui qui demande à guérir peut découvrir que sa souffrance soutenait jusque-là un amour, une dette, une fidélité.
La demande veut être satisfaite.
Le désir, lui, se déplace.
Freud l’avait déjà montré dans le rêve. Rien n’y va droit. Une pensée se condense dans une image, un affect se déplace sur un détail, un personnage en remplace un autre. Lacan reconnaîtra dans cette condensation la métaphore et dans ce déplacement la métonymie.
Nous ne cessons d’ailleurs pas tout à fait de rêver lorsque nous nous réveillons.
Nous rêvons à ciel ouvert.
Un objet en appelle un autre, une réussite une autre réussite, une femme une autre femme. Nous croyons atteindre enfin ce que nous désirions ; le désir s’est déjà déplacé.
Parce qu’il ne naît pas au centre de nous-mêmes. Il est excentrique. Il se forme au lieu de l’Autre.
Nous demandons très tôt : « Que me veut-il ? » bien avant de pouvoir demander : « Qu’est-ce que je veux ? »
D’où cette tentation persistante : si le désir vient de l’Autre, peut-être l’Autre possède-t-il également sa réponse.
Il suffit alors de trouver celui qui sait.
Le prêtre l’a longtemps incarné. Le médecin l’incarne lorsqu’il s’agit du corps malade. Le maître, le professeur, le thérapeute, l’amant peuvent à leur tour recevoir cette mission.
Et naturellement le psychanalyste.
Le transfert fabrique presque spontanément un sauveur. L’analysant apporte ses rêves, ses échecs, ses répétitions et suppose que celui qui l’écoute possède quelque part leur clé.
Le danger n’est pas qu’il le suppose.
Le transfert commence précisément ainsi.
Le danger commence lorsque l’analyste y croit lui aussi.
Alors il sait ce que voulait la mère, ce que représentait le père, pourquoi le patient choisit toujours les mêmes femmes, pourquoi son symptôme persiste. Il sait même parfois ce que l’analysant voulait dire avant que celui-ci ne le sache.
À cet instant, le psychanalyste devient charitable.
Il veut aider.
Il veut guérir.
Il veut conduire vers le bon désir.
Il veut sauver.
Et peut-être n’est-il déjà plus analyste.
Car sauver quelqu’un, c’est toujours courir le risque de lui fabriquer le destin dont on prétendait le délivrer.
C’est pourquoi l’étrange mot de Lacan dans Télévision mérite d’être pris au sérieux. Le saint, dit-il, ne fait pas la charité : il « fait le déchet », il décharite.
Il fallait presque un barbarisme pour rompre avec une vertu aussi respectable.
Déchariter ne signifie pas devenir indifférent à la souffrance.
Cela signifie refuser de jouir de la place de celui qui sauve.
Le christianisme avait admirablement distribué les fonctions : le Père sait, le Fils sauve, le Saint-Esprit fait circuler la vérité.
La psychanalyse pourrait se lire comme une entreprise beaucoup moins consolante.
Freud a placé le meurtre du père au principe même de la civilisation et n’a pas hésité à faire mourir Moïse entre les mains de ceux auxquels il avait apporté la Loi.
Freud a tué le Père.
Lacan rend impossible que l’analyste devienne le Fils, celui qui souffrirait à la place du sujet, rachèterait sa faute ou lui montrerait la voie du salut.
Lacan a destitué le Fils.
Reste peut-être le plus difficile à faire tomber : le Saint-Esprit.
Cette croyance qu’un savoir circule quelque part derrière nos paroles, qu’une interprétation ultime existe, qu’un Autre pourrait enfin nous dire ce que tout cela signifie.
Dans l’analyse, ce Saint-Esprit porte un nom : le sujet supposé savoir.
C’est lui qu’il faudra finalement destituer.
Non pas détruire le savoir, mais faire tomber la croyance qu’un sujet quelque part le possède.
Alors seulement la place de déchet de l’analyste devient compréhensible.
L’analyste commence par être élevé. Le transfert lui prête un savoir, parfois un pouvoir extraordinaire. Toute la difficulté consiste à consentir ensuite à tomber de cette place.
Dans le discours analytique, Lacan le situe du côté de l’objet a : non pas celui qui détient la vérité, mais ce reste qui cause le désir et qui, au terme de l’opération, peut choir.
Le déchet n’est donc pas l’analysant.
Le déchet, c’est l’analyste.
Une analyse ne devrait pas produire un disciple reconnaissant. Elle devrait produire quelqu’un qui puisse perdre son analyste sans perdre avec lui la cause de son désir.
C’est ici que la psychanalyse reste irréductiblement étrangère aux grandes institutions. Toute institution cherche à conserver ce qui fonctionne, à identifier le bien qu’elle produit, à mesurer son efficacité. Elle veut savoir ce qu’elle apporte.
L’analyste introduit une objection autrement plus inquiétante :
Et si ce que nous voulons donner à l’autre était précisément ce dont il devait cesser d’avoir besoin ?
La charité veut combler.
L’analyse maintient ouvert.
La charité répond.
L’analyse restitue la question.
La charité produit volontiers de la gratitude, donc de la dette.
L’analyse devrait permettre que la dette tombe avec le transfert.
Le chapitre précédent montrait comment une communauté fabrique un prophète en confiant à l’un des siens le pouvoir de ponctuer pour tous la parole de l’Autre.
L’analyse accomplit le mouvement inverse.
Elle commence presque inévitablement par fabriquer un prophète.
Elle ne s’achève qu’à pouvoir le destituer.
C’est pourquoi la coupure analytique elle-même ne peut devenir un nouvel oracle. Elle devrait plutôt interrompre la belle continuité du récit, comme la censure travaille le rêve, afin que l’analysant reprenne lui-même à rebours les déplacements et les condensations de sa parole.
Dès que l’analyste explique à sa place, le sauveur revient.
Dès qu’il sait ce que l’autre devrait désirer, la charité revient.
Dès qu’il devient indispensable, l’analyse commence à échouer.
Pourquoi cherchions-nous donc un sauveur ?
Parce que nous espérions trouver au lieu même d’où venait l’énigme du désir quelqu’un qui posséderait sa réponse.
Il fallait que quelqu’un sache.
Que quelqu’un garantisse.
Que quelqu’un nous dise enfin quoi vouloir.
Déchariter consiste à faire tomber cette dernière croyance.
On pourrait alors pousser l’irrévérence jusqu’au bout :
Freud a tué le Père.
Lacan a destitué le Fils.
Reste à tuer le Saint-Esprit.
C’est-à-dire à renoncer à croire qu’une voix, quelque part, saurait enfin le sens de notre désir.
La charité promet toujours un sauveur.
La psychanalyse devrait peut-être être l’un des rares lieux où l’on apprend à s’en passer.
Une analyse ne se termine pas lorsqu’un sujet a trouvé celui qui saura le sauver.
Elle se termine peut-être lorsqu’il n’a plus besoin que quelqu’un occupe cette place.
Thierry-Auguste Issachar
*Anthony van Dyck, Saint Martin partageant son manteau avec un mendiant, vers 1620