Les grandes révolutions de la pensée occidentale ont toutes prétendu libérer l’homme. Elles l’ont surtout dépouillé, avec méthode, de chacune de ses illusions de souveraineté. À mesure que Dieu quittait le ciel, une loi plus froide venait occuper sa place. L’homme changeait de maître et appelait cela le progrès.
Lacan rappelait qu’une révolution est un mouvement circulaire : elle ramène à son point de départ. Les révolutions scientifiques n’échappent pas à cette ironie. Elles abolissent la volonté divine, mais conservent sa fonction. La Providence devient calcul, le commandement nécessité, la création structure. Dieu disparaît comme personne ; il demeure comme ordre.
Newton enferma la chute dans une loi. Copernic nous apprit que le ciel ne tournait pas autour de nous, mais que nos têtes tournaient autour du soleil. Darwin détruisit notre ascendance céleste et nous rendit à la communauté animale. Freud, enfin, fit entrer la dépossession dans la maison même du sujet : le Moi n’y était pas le maître.
Le psychanalyste ne conteste évidemment pas ces découvertes. Il interroge ce qu’elles viennent obturer chez celui qui les produit. Pourquoi fallait-il qu’aucune chute ne demeurât sans cause ? Quel vertige poussait à préférer le calcul à l’évidence du regard ? Pourquoi fallait-il arracher l’homme à Dieu pour le rattacher au singe ? Une découverte scientifique répond à une question universelle, mais cette question a d’abord surgi dans la tête d’un sujet. La science conserve la réponse et efface celui qui avait besoin de la trouver.
Freud nomma ces bouleversements les blessures narcissiques de l’humanité. Mais il laissait encore subsister une espérance : là où était le Ça, le Moi devait advenir. L’analyse pouvait être comprise comme une reconquête, une extension progressive de la conscience sur ses territoires perdus. Le sujet n’était plus maître chez lui, mais il pouvait encore rêver de le devenir.
Lacan lui retire cette dernière consolation.
Les grandes révolutions nous avaient déjà beaucoup retiré. Newton avait soumis nos élévations à la loi de la chute. Copernic avait arraché la Terre au centre du monde. Darwin avait défait notre généalogie céleste. Freud avait détrôné le Moi. Lacan accomplit la dépossession la plus radicale : il retire au sujet jusqu’à la propriété même de ce qu’il dit.
Nous croyons qu’une pensée se forme en nous, puis que nous choisissons des mots pour l’exprimer. Le langage serait un instrument, plus ou moins docile, placé entre nos mains. Lacan inverse cette évidence : le sujet ne précède pas la parole. Il en est l’effet.
Avant même de naître, l’enfant est déjà parlé. Un nom l’attend, une filiation l’inscrit, un désir lui assigne une place. Il sera celui qui remplace un mort, qui répare un couple, qui prolonge une lignée ou déçoit une attente. Lorsqu’il prononce enfin « je », il entre dans une phrase commencée sans lui. Il croit prendre la parole ; il découvre qu’elle l’avait pris bien avant.
C’est pourquoi le sujet arrive toujours trop tard à sa propre parole.
Il croit savoir ce qu’il va dire, mais ce qui sort de sa bouche lui échappe aussitôt. Un mot se substitue à un autre, un nom manque, une négation insiste, une équivoque surgit. Le sujet parle, puis entend ce qu’il vient de dire, puis tente de le reprendre. Il affirme que ce n’était pas son intention, comme si l’intention possédait davantage de vérité que la phrase qui lui a échappé.
Freud l’avait saisi dans la dénégation. « Ce n’est pas ma mère », dit l’analysant à propos d’une femme apparue dans son rêve. Il croit récuser une interprétation ; il vient de la produire. La négation ne supprime pas le signifiant. Elle lui permet de paraître tout en laissant au Moi la possibilité de s’en défendre.
Le lapsus montre la même chose avec une brutalité plus comique. Le sujet voulait dire quelque chose ; il en dit une autre. Il se corrige, s’excuse, rétablit la phrase officielle. Mais ce qu’il voulait dire, nous le savions déjà. Ce qui importe est précisément ce qu’il a dit sans le savoir. La conscience arrive après l’événement pour remettre de l’ordre. Elle est moins le maître de la parole que son service de communication.
Le sujet est donc toujours en retard. Non parce qu’il manquerait d’attention, mais parce que la parole ne lui révèle son sens qu’une fois prononcée. Il ne pense pas, puis ne parle. Il parle et découvre après coup ce qui pensait en lui. L’inconscient n’est pas un trésor caché derrière les mots ; il surgit dans ce décalage entre celui qui voulait parler et ce qui s’est dit.
C’est en ce sens que Dieu est devenu grammaire.
Dans la Genèse, Dieu crée en parlant. Il sépare la lumière des ténèbres, la terre des eaux, l’homme de l’animal. Sa parole ne vient pas commenter un monde déjà constitué : elle le découpe, le nomme et le fait exister. Dans l’Évangile de Jean, le Verbe est au commencement. Avant les choses, il y a la parole qui les distingue et leur assigne une place.
La modernité a congédié le Créateur, mais elle n’a pas aboli le pouvoir du Verbe. Elle l’a déposé dans la langue.
La grammaire n’est pas seulement l’art scolaire de bien accorder les mots. Elle est la structure qui rend possible qu’il y ait un sujet, un autre, une cause, une faute, une dette, une filiation. L’enfant n’est pas d’abord un être naturel auquel on ajouterait ensuite les mots de fils, de fille, d’héritier, de bâtard, d’élu ou de remplaçant. Il devient sujet à l’endroit même où ces signifiants l’inscrivent dans une histoire qui le précède.
Le signifiant possède ainsi quelque chose de l’ancien pouvoir divin : il ne décrit pas seulement, il institue. Il fait surgir des places et contraint les êtres à répondre depuis elles. Il suffit qu’un sujet soit nommé fou, malade, coupable, génie, victime ou sauveur pour qu’un monde se réorganise autour de ce mot. Le signifiant ne dit jamais toute la vérité d’un être, mais il peut gouverner toute sa vie.
Dieu est devenu grammaire parce que la loi n’a plus besoin d’un législateur. Aucun être suprême ne prononce les commandements qui nous traversent. Ils parlent depuis la langue elle-même, avec notre propre voix. C’est une domination plus parfaite : nous obéissons sans même savoir à qui.
Le Dieu ancien avait au moins un visage. On pouvait le prier, le blasphémer, le maudire ou lui demander des comptes. Le Dieu-grammaire est introuvable. Il se tient dans l’ordre des mots, dans les oppositions qui nous divisent, dans les noms sous lesquels nous nous reconnaissons et dans les phrases que nous prenons pour nos pensées.
Lacan définit le signifiant comme ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Le sujet ne se trouve donc jamais tout entier dans ce qu’il dit. À peine un mot le représente-t-il qu’un autre le déplace. Il tente de se saisir, mais la phrase est déjà passée plus loin. Lorsqu’il croit enfin comprendre ce qu’il voulait dire, celui qui l’a dit n’est déjà plus exactement le même.
Voilà la découverte véritablement scandaleuse de Lacan : il n’existe pas, derrière la parole, un sujet intact qui posséderait secrètement le sens de ce qu’il énonce. Le sujet est ce retard même. Il apparaît dans l’intervalle entre la parole qui part et le sens qui revient.
L’analyse ne supprimera jamais ce retard. Elle ne rendra pas au sujet la maîtrise de sa parole, puisque cette maîtrise n’a jamais existé. Elle peut seulement lui permettre d’entendre ce qui s’est dit sans lui et de reconnaître les signifiants auxquels il obéissait comme à des décrets.
Nous pensions avoir tué Dieu. Nous avions seulement aboli son visage.
Sa loi ne descend plus du ciel. Elle surgit de notre propre bouche, puis nous revient chargée d’un sens que nous ignorions.
Dieu est devenu grammaire.
Et le sujet arrive toujours trop tard pour l’entendre parler.
Thierry-Auguste Issachar
*la Tour de Babel – Bruegel l’ancien – « Quand l’homme voulut atteindre Dieu, il buta sur le langage »