Il existe dans les langues des mots que l’on appelle des faux amis. Ils ont le visage de la familiarité, paraissent nous conduire vers un sens connu, puis nous abandonnent ailleurs. Ils ne mentent pas tout à fait ; ils disent seulement autre chose que ce que nous croyions entendre. Leur perfidie tient à cette confiance que nous leur accordons avant même de les avoir interrogés.

Il en va ainsi du mot anglais drug, qui désigne aussi bien le médicament que ce que le français nomme une drogue. Ce glissement n’est pas sans conséquence. Le médicament suppose une souffrance, une indication et une posologie ; la drogue évoque la faute, la déchéance ou la recherche coupable d’un plaisir excessif. Dans un cas, nous demandons ce que le sujet tente de soigner ; dans l’autre, nous jugeons ce qu’il consomme.

Pourtant, on ne se drogue guère par simple goût de la fête. Même lorsque la substance procure du plaisir, ce plaisir est souvent la forme immédiate d’un soulagement. Il fallait faire taire une douleur, soutenir un corps défaillant, délier une parole, apaiser une pensée devenue trop bruyante ou rendre possible la rencontre avec les autres. L’alcool donne parfois le courage de parler, la cocaïne l’illusion d’une puissance délivrée de l’inhibition, les opiacés enveloppent une souffrance que le sujet ne parvient plus à contenir. La substance vient occuper la place d’un traitement que la parole n’a pas encore pu inventer.

Les Grecs disposaient d’un mot plus juste : pharmakon. Il désignait à la fois le remède et le poison. La différence entre l’un et l’autre ne tenait pas seulement à la substance, mais à la dose, à l’usage et à la place qu’elle prenait dans l’existence. Tout médicament peut devenir poison ; tout poison conserve peut-être la trace du remède qu’il aurait voulu être.

Nommer autrement ce que nous appelons la drogue ne suffirait évidemment pas à abolir la dépendance. Mais cela permettrait de déplacer la question. Au lieu de demander pourquoi le sujet se détruit, nous pourrions chercher ce qu’il tente désespérément de sauver. La consommation devient frénétique lorsque le remède improvisé perd sa mesure, lorsqu’il ne répond plus à la douleur, mais à l’angoisse de son retour. Le sujet ne prend plus alors une substance pour vivre ; il vit dans l’attente de la reprendre.

Freud eut très tôt l’intuition de cette fonction médicinale de la cocaïne. Dans Über Coca, en 1884, il crut découvrir un remède à la fatigue, à l’inhibition et au retrait. Il se trompa sur ses dangers, mais il aperçut que la substance ne servait pas seulement à produire une excitation. Elle semblait permettre de franchir un obstacle intérieur, de rendre la parole plus libre et la présence aux autres moins coûteuse. Ce que Freud cherchait encore du côté de la chimie, il allait bientôt le découvrir dans les effets de la parole.

Car les mots sont peut-être nos premières drogues. Ils excitent, apaisent, blessent ou consolent. Un seul mot peut soutenir une vie entière ou l’enfermer dans un destin. L’enfant que l’on dit fragile, paresseux, brillant, malade ou impossible apprend peu à peu à se reconnaître dans le signifiant qui lui a été donné. Le mot semblait le décrire ; il commence à le produire. Il ne dit jamais ce qu’est le sujet, mais il lui assigne une place depuis laquelle celui-ci finira par se regarder.

C’est en ce sens que le signifiant ment. Non parce qu’il énoncerait volontairement le faux, mais parce qu’il prétend rejoindre un être qu’il ne peut jamais entièrement nommer. Lacan définit le signifiant comme ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. Il ne représente donc pas une chose déjà constituée ; il fait surgir le sujet dans l’intervalle même où il le manque. Le sujet apparaît dans la parole, mais il n’y coïncide jamais tout à fait avec lui-même.

La vérité analytique ne consiste donc pas à replacer sous chaque mot son signifié exact. Elle commence lorsque l’on renonce à croire que les mots possèdent un sens stable et que l’on écoute les effets qu’ils produisent. Ce n’est pas seulement ce que veut dire un signifiant qui importe, mais ce qu’il fait à celui qui le prononce, ce qu’il ordonne, ce qu’il interdit, ce qu’il répète à son insu.

Les mots les plus familiers sont souvent les plus trompeurs : père, mère, enfant, amour, abandon. Le père et la mère dont parle l’analysant ne sont jamais seulement les personnes réelles qui l’ont élevé. Ils sont aussi les personnages de son mythe infantile, les figures autour desquelles il a organisé l’énigme de sa naissance et de son désir. Un père disparu peut continuer de commander ; une mère présente peut demeurer à jamais inaccessible. L’analyse ne prononce pas un jugement sur les parents. Elle écoute la place qu’ils occupent dans la fiction nécessaire par laquelle le sujet s’est raconté sa propre histoire.

L’enfant lui-même ne se réduit pas à celui que les adultes protègent, éduquent ou façonnent. Lacan montre qu’il peut venir incarner pour eux l’objet a, l’objet autour duquel s’ordonne leur désir. Bien avant de comprendre ce que ses parents attendent de lui, l’enfant perçoit qu’il représente quelque chose pour eux. Il peut être appelé à combler une solitude, réparer une union, consoler une perte, accomplir une ambition ou porter le poids d’un échec. Il ne sait pas encore ce qu’est le désir, mais il sait déjà qu’il en est l’enjeu.

C’est pourquoi le transfert constitue sans doute le plus redoutable de tous les faux amis. On le présente comme une relation entre deux personnes, alors qu’il est d’abord une méprise. L’analysant s’adresse à l’analyste qui se tient devant lui, mais il le revêt des figures de son histoire. L’analyste devient tour à tour le père qui abandonne, la mère qui étouffe, le maître qui juge, l’amant qui se dérobe ou le sauveur dont on attend enfin réparation. Son visage se transforme d’une séance à l’autre. Il est ange un jour, démon le lendemain. Rien de cela ne dit véritablement qui il est ; tout cela révèle la place où le désir du sujet vient le chercher.

Freud avait reconnu dans cette répétition la force même du transfert. Le patient ne se souvient pas seulement de son histoire : il la répète dans la cure. Il remet en acte ce qu’il ne peut encore se rappeler. Dans ses Observations sur l’amour de transfert, Freud avertit le praticien du danger qui consisterait à prendre pour sa personne l’amour dont il devient le destinataire. Cet amour est véritable, puisqu’il produit des effets véritables, mais il est aussi déterminé par la situation analytique et par l’histoire qui s’y répète.

Lacan pousse plus loin encore cette exigence lorsqu’il soutient que le transfert repose sur le sujet supposé savoir. L’analysant suppose à l’analyste un savoir sur ce qui lui arrive. Cette supposition ouvre la possibilité de la cure, mais elle expose aussi l’analyste à la tentation la plus commune : croire qu’il possède réellement le savoir qui lui est prêté. Il peut alors se prendre pour celui que le transfert lui propose d’être, se croire savant, guérisseur, juge, père ou objet d’amour.

La personne la plus menacée d’être trompée dans le transfert n’est donc pas toujours le patient. C’est souvent le praticien. Le patient lui offre un personnage et l’analyste peut être tenté de l’habiter. Il peut prendre pour de l’admiration personnelle ce qui s’adresse à la place du savoir, pour une hostilité réelle ce qui répète une ancienne déception, pour une guérison ce qui n’est encore qu’une soumission nouvelle. Il croit diriger le transfert au moment même où il s’y trouve pris.

C’est en ce sens que Lacan peut faire de la névrose de transfert la névrose de l’analyste. Celui-ci s’égare lorsqu’il n’est pas au clair avec son propre désir, lorsqu’il ignore ce qui, en lui, veut sauver, convaincre, séduire, être aimé ou devenir indispensable. Il s’évade alors du transfert en donnant des conseils, en faisant la leçon, en rassurant trop vite ou en se réfugiant derrière son savoir. Il croit aider le patient ; il se protège seulement de ce que la parole de celui-ci vient déranger en lui.

Il faudrait dès lors aller jusqu’à dire que la pratique de la médecine, comme celle de toute thérapeutique, devrait être interdite à celui qui n’a pas lui-même traversé une analyse et mesuré les effets du transfert. Non pour soumettre le soin à une nouvelle corporation, ni pour faire de la psychanalyse un diplôme supplémentaire, mais parce qu’on ne devrait pas avoir le droit de toucher à la souffrance d’autrui sans avoir rencontré ce qui, en soi, désire guérir, sauver, convaincre ou être nécessaire.

Un savoir médical, aussi vaste soit-il, ne protège pas le médecin contre son désir. Une technique thérapeutique, aussi rigoureuse soit-elle, ne l’empêche pas de jouir de la dépendance de celui qu’il soigne. Il faut avoir découvert que la bonté peut devenir une emprise, que l’empathie peut séduire, que le dévouement peut dissimuler le besoin d’être indispensable et que la volonté de guérir peut devenir une violence faite au sujet. Celui qui n’a pas analysé son propre transfert risque toujours de traiter l’autre pour ne pas avoir à se traiter lui-même.

L’analyste doit consentir à une place peu glorieuse : celle du trompé. Il lui faut accepter d’être le cocu du transfert, peut-être même son cocu magnifique. Non pas celui qui ignore la tromperie, mais celui qui renonce à la déjouer par la maîtrise. Son humilité ne consiste pas à se diminuer ; elle consiste à ne jamais confondre la fonction qu’il occupe avec la personne qu’il est. Il prête son visage aux personnages de l’histoire du sujet sans jamais croire qu’il est devenu l’un d’eux.

Freud savait combien l’obsessionnel excellait dans l’art de la tromperie. Celui-ci ne ment pas nécessairement en affirmant le faux. Il trompe en différant, en précisant, en ajoutant une réserve à chaque réponse, jusqu’à ce que la vérité disparaisse dans la perfection du raisonnement. Il consent à tout, pourvu que rien n’advienne. Il transforme la pensée en forteresse, le scrupule en défense et le doute en moyen de ne jamais avoir à conclure.

Mais cette science de la couillonnade est aussi ce qui peut faire de lui un analyste. Lorsqu’une analyse d’obsessionnel est menée jusqu’à son terme, lorsque tous les rouages de la tromperie ont été démontés, lorsque le sujet a cessé d’utiliser la pensée pour se soustraire à son désir, vous obtenez un psychanalyste. Non pas parce que tout obsessionnel serait destiné à le devenir, mais parce que celui qui a traversé jusqu’au bout sa propre passion de la maîtrise sait mieux qu’un autre combien le savoir peut mentir, combien le bien peut devenir tyrannique et combien le sujet excelle à se dérober au moment même où il prétend se livrer.

L’obsessionnel parvenu au terme de son analyse découvre que la vérité ne triomphe pas du mensonge par la seule puissance du savoir. Elle surgit plutôt lorsque le sujet ne peut plus se réfugier derrière l’excellence de ses raisonnements. Il ne renonce pas à son intelligence ; il cesse d’en faire un rempart contre son désir. Il ne devient pas celui qui sait, mais celui qui reconnaît comment le savoir peut servir à ne rien vouloir savoir.

C’est précisément ainsi que les mots deviennent nos faux amis. Ils ne sont pas seulement ces termes venus d’une langue étrangère dont la ressemblance nous égare, mais tous les signifiants auxquels nous accordons trop vite notre confiance : drogue, médicament, père, mère, amour, soin, vérité, transfert. Chacun paraît contenir un sens assuré, alors qu’il ne prend sa valeur qu’à travers les effets singuliers qu’il produit sur un sujet. L’analyse commence lorsque nous cessons de demander aux mots de nous dire ce que nous sommes et que nous écoutons ce qu’ils font de nous.

Il ne s’agit pas de renoncer aux mots. Nous n’avons rien d’autre pour nous rencontrer, nous tromper et parfois nous délivrer. Il s’agit seulement de ne jamais les croire sur parole. Car si le signifiant ment, la manière singulière dont un sujet s’y laisse prendre ne ment jamais.

 

Thierry-Auguste Issachar