Dieu est devenu grammaire. Mais une grammaire ne parle jamais seule. Il lui faut une voix, un corps, une bouche qui interrompe le cours ordinaire des phrases et fasse entendre, dans le tumulte des paroles humaines, qu’un Autre vient de parler.

C’est à cet endroit que surgit le prophète.

Nous nous le représentons volontiers comme celui que Dieu aurait choisi parmi les hommes afin de transmettre sa volonté. Moïse entend une voix dans le buisson ardent ; Jésus parle avec une autorité qui étonne ceux qui l’écoutent. L’un rapporte la Loi, l’autre prétend en accomplir la vérité. Tous deux semblent introduire dans le monde une parole venue d’ailleurs.

Mais la psychanalyse ne peut décider si Dieu leur a réellement parlé. Elle peut seulement interroger ce qui permet à la parole d’un homme de devenir la parole de Dieu. Car une voix ne suffit pas à faire un prophète. Il faut encore que d’autres la reconnaissent, la recueillent, la répètent et lui attribuent une origine qui dépasse celui qui l’a prononcée.

Le prophète n’est donc pas seulement celui qui parle au nom de Dieu. Il est celui auquel une communauté attribue la ponctuation de la parole divine.

Dieu est la structure qui parle ; le prophète est celui qui vient dire où commence la phrase, où elle s’arrête, ce qu’elle ordonne et à qui elle s’adresse. Il introduit une coupure dans le murmure indéfini du monde. Avant lui, les signes demeuraient dispersés ; après lui, ils forment un message. Un malheur devient châtiment, une délivrance devient promesse, une marche devient exode, une mort devient sacrifice. Le prophète ne crée pas nécessairement les événements. Il les ponctue, et cette ponctuation transforme leur sens.

Moïse naît au milieu d’un peuple réduit en esclavage. Menacé de mort, déposé sur les eaux, recueilli par la fille de Pharaon, il grandit dans la maison même de celui qui persécute les siens. Son origine est divisée : hébreu par la naissance, égyptien par l’éducation, fils d’une mère qui doit le perdre pour qu’il survive, protégé par une femme étrangère qui l’adopte sans pouvoir effacer sa provenance.

Avant de devenir celui qui donne une loi au peuple, Moïse est donc un homme auquel aucune place ne convient tout à fait. Il n’est pleinement ni d’un côté ni de l’autre. Il appartient au palais sans appartenir au peuple qui l’habite ; il appartient aux Hébreux sans avoir partagé leur condition. Il porte dans son nom même la trace d’un arrachement : celui qui fut tiré des eaux demeure séparé de l’origine dont il procède.

La voix du buisson ardent vient répondre à cette division. Dieu ne lui révèle pas seulement une mission ; il lui assigne une place. Celui qui ne savait pas exactement de quel peuple il était devient celui qui devra constituer ce peuple. Celui qui hésite devant son propre nom reçoit la charge de transmettre le Nom de Dieu. Celui qui proteste qu’il ne sait pas parler devient précisément la bouche de la Loi.

La tradition insiste sur son embarras. Moïse n’est pas éloquent ; il demande que son frère Aaron parle à sa place. Ce détail est essentiel. Le prophète n’est pas celui qui maîtrise parfaitement la langue. Il est celui qui se présente comme traversé par une parole dont il ne serait pas l’auteur. Sa faiblesse devient la garantie de son autorité : puisqu’il ne parle pas bien, ce qu’il dit ne saurait venir de lui.

Le sujet ordinaire, surpris par ses propres mots, s’empresse de déclarer : « Ce n’est pas ce que je voulais dire. » Le prophète accomplit le mouvement inverse : « Ce n’est pas moi qui parle. » Dans les deux cas, la parole échappe à celui qui la prononce. Mais ce qui apparaît chez l’un comme lapsus ou embarras devient chez l’autre révélation.

La Loi donnée au Sinaï porte à son comble cette dépossession. Elle n’est pas présentée comme une invention de Moïse, ni comme le résultat d’une délibération collective. Elle vient d’en haut, déjà écrite, déjà ordonnée, soustraite à la discussion humaine. Le prophète la reçoit et le peuple la reconnaît. La parole devient alors commandement parce qu’une communauté accepte que Moïse ait placé au bon endroit les deux points de la phrase : « Dieu a dit : tu ne tueras point. »

Freud fut fasciné par cette figure. Dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste, il alla jusqu’à faire de Moïse un Égyptien, comme si le fondateur devait nécessairement venir de l’extérieur du peuple qu’il fonde. Peu importe ici la vérité historique de cette hypothèse. Freud saisissait que l’origine d’une communauté n’est jamais simplement naturelle. Un peuple ne naît pas seulement du sang ou du sol. Il naît du récit par lequel il se donne un père, une loi et une mémoire.

Moïse ne conduit donc pas seulement les Hébreux hors d’Égypte. Il les fait sortir de la dispersion. Il transforme une multitude d’esclaves en un peuple capable de dire « nous ». La Loi ne vient pas après la communauté pour régler son existence ; elle produit la communauté à laquelle elle s’adresse. Le peuple élu n’existe qu’à partir du moment où il se reconnaît comme destinataire d’une parole.

Le prophète est fabriqué dans ce même mouvement. Moïse donne un peuple à la Loi ; le peuple donne à Moïse la place de celui qui l’a reçue.

Avec Jésus, la scène se déplace. Il ne monte pas sur la montagne pour rapporter une loi nouvelle. Il parle comme si la source de la Loi se trouvait désormais dans l’acte même de son énonciation. « Vous avez appris qu’il a été dit… mais moi, je vous dis. » Entre la parole ancienne et la sienne, il introduit une coupure. Il ne se contente plus de transmettre la phrase de l’Autre ; il en modifie la ponctuation.

La lettre interdisait le meurtre ; Jésus étend la faute à la colère. Elle condamnait l’adultère ; il en déplace le principe jusque dans le regard. La Loi cesse d’être seulement l’acte visible pour devenir le désir qui l’habite. Elle ne commande plus uniquement de l’extérieur ; elle poursuit le sujet jusque dans son intention la plus intime.

Le Dieu de Jésus ne parle donc plus principalement sur des tables de pierre. Il parle depuis le cœur, le désir, la faute secrète. La grammaire divine se fait plus proche et plus implacable : nul ne peut désormais se croire innocent parce qu’il aurait respecté la lettre.

Mais Jésus ne devient pleinement le Christ qu’après sa mort. De son vivant, il parle, enseigne, provoque, guérit et rassemble quelques disciples. Après sa disparition, ses paroles sont recueillies, sélectionnées, rapprochées des anciennes prophéties et relues depuis la Résurrection. Sa naissance elle-même est reconstruite à partir de ce qu’il est devenu. L’enfant de Bethléem portait déjà le destin de l’homme crucifié ; chaque épisode annonçait l’accomplissement final.

Le récit transforme ainsi une vie en nécessité. La trahison, le procès et la mort ne sont plus seulement des événements subis. Ils deviennent les moments indispensables d’un dessein. La croix, instrument d’infamie, est élevée au rang de signe du salut. L’échec politique devient victoire spirituelle ; l’abandon devient sacrifice ; la disparition du maître devient la condition de sa présence universelle.

La fabrique du prophète est toujours un travail d’après-coup.

Une parole a été dite. Puis d’autres ont décidé qu’elle ne pouvait pas mourir avec celui qui l’avait prononcée. Ils l’ont transmise, ordonnée et ponctuée. Ils ont déterminé ce qui était parabole, commandement, accomplissement ou mystère. Ils ont transformé les hésitations d’un homme en étapes d’une mission et les hasards de son existence en preuves de son élection.

Cela ne signifie pas que tout serait mensonge. L’après-coup ne supprime pas l’événement ; il lui donne une forme. Il rend lisible ce qui, au moment où cela advient, ne l’était pas encore. Le prophète est peut-être moins celui qui connaissait d’avance le sens de son histoire que celui dont les autres ont décidé, après sa mort, que l’histoire tout entière parlait déjà par sa bouche.

La psychanalyse n’échappe pas toujours à cette tentation. Freud et Lacan peuvent eux aussi devenir des prophètes lorsque leurs textes cessent d’être travaillés pour être récités. Une formule est détachée de son contexte, une hésitation devient profondeur, une contradiction se change en mystère. Les disciples ne se demandent plus ce que le maître cherchait ; ils cherchent ce qu’il aurait voulu leur ordonner.

C’est ainsi qu’une pensée devient Écriture : lorsque la ponctuation ne peut plus être déplacée.

L’analyse commence peut-être au mouvement inverse. Elle ne demande pas au sujet de découvrir quelle voix supérieure parlait par lui. Elle l’invite à entendre comment il a attribué à l’Autre les phrases qui ordonnaient son existence. Elle défait les ponctuations sacrées, rouvre les significations arrêtées et restitue à la parole son équivoque.

Le prophète dit : « Dieu a parlé par ma bouche. »

L’analysant découvre plus modestement que sa bouche parlait avant qu’il sache ce qu’elle disait.

Dieu est la structure qui parle. Mais le prophète n’est pas simplement son porte-voix. Il est celui auquel les autres confient le pouvoir de décider où la parole divine commence et où elle finit.

La fabrique des prophètes commence lorsqu’une communauté, ne supportant plus l’équivoque de la langue, remet à l’un des siens le droit de la ponctuer pour tous.

 

 

Thierry-Auguste Issachar

* Nicolas Froment, Le Buisson ardent, 1476