L’intelligence artificielle arrive à point nommé : au moment précis où l’homme ne supporte plus d’être bête.

On lui promet une machine qui saura mieux que lui, calculera plus vite, écrira sans faute, répondra sans hésiter, se souviendra de tout et, suprême consolation, lui évitera peut-être de dire trop de conneries. Après avoir confié sa mémoire au téléphone, son orientation au GPS et ses rencontres aux algorithmes, il pourrait enfin déléguer son intelligence. Certains y voient déjà la prochaine étape de l’évolution : l’homme augmenté, corrigé, débarrassé de ses insuffisances. Enfin une meilleure version de lui-même.

Il y a là un malentendu délicieux.

Car la connerie n’est pas un défaut d’intelligence.

Les gens intelligents en sont même parfois les représentants les plus accomplis. Ils disposent simplement de davantage de moyens pour la justifier. Le savoir ne vaccine pas contre la bêtise ; il peut lui fournir un vocabulaire, une méthode, des références et, pour les cas les plus sévères, une bibliographie.

L’intelligence artificielle ne guérira donc pas l’homme de sa connerie. Elle risque tout au plus de lui donner une syntaxe impeccable.

Mais pourquoi, au juste, avoir fait du con le nom même de la bêtise ?

Le mot mérite qu’on s’y arrête. Avant de désigner l’imbécile, le con désignait le sexe féminin. Le mot apparaît en français dès le Moyen Âge, issu du latin cunnus. Le con, avant d’être celui qui ne comprend rien, est donc un sexe, une ouverture, un lieu creux.

Étrange destin d’un mot.

Il serait hasardeux de prétendre expliquer par la psychanalyse seule une évolution de la langue. Mais il est difficile de ne pas entendre ce que cette langue a déposé là. Pour injurier quelqu’un, elle ne lui dit pas seulement qu’il manque d’intelligence. Elle le désigne par un trou.

Être traité de con, c’est être ramené à l’endroit où quelque chose manque.

Voilà peut-être pourquoi l’insulte porte si bien.

Le narcissisme supporte beaucoup de choses, sauf le trou. L’homme consentira volontiers à reconnaître une erreur, à condition encore de pouvoir l’expliquer. Il acceptera d’ignorer quelque chose s’il peut espérer l’apprendre demain. Mais être surpris là où il ne savait pas qu’il ne savait pas, être pris en défaut, dupé, laissé sans réponse : voilà qui devient beaucoup plus difficile.

Personne ne veut être le con de l’histoire.

Le con, c’est toujours l’autre.

Celui qui n’a pas compris. Celui qui s’est fait avoir. Celui qui arrive trop tard. Celui qui croit encore lorsque tous les autres savent déjà. Celui à qui manque précisément le signifiant qui lui permettrait de reprendre la maîtrise de la situation.

Le con est celui chez qui le trou se voit.

Voilà ce que l’homme ne pardonne pas.

La psychanalyse, de son côté, n’a jamais prétendu le délivrer de cette condition. Elle ne rend pas plus intelligent. Elle n’améliore pas l’homme. Elle ne le débarrasse ni de ses contradictions, ni de ses aveuglements, ni même nécessairement de ses mauvaises habitudes. Elle entreprend quelque chose de beaucoup plus modeste et de beaucoup plus difficile : lui faire apercevoir la part qu’il prend à ce dont il se plaint.

L’homme est un con génital.

La formule peut désormais s’entendre presque littéralement.

Il ne devient pas con par défaut d’éducation, insuffisance culturelle ou manque d’informations. Il l’est dès lors qu’il entre dans le langage et qu’il commence à prendre les mots pour les choses, son moi pour lui-même, ses raisons pour les causes de ses actes et ses convictions pour la vérité. Il est condamné à parler avec des signifiants qu’il n’a pas inventés, à désirer sans tout à fait savoir ce qu’il désire et à découvrir après coup ce qu’il vient de dire.

Un trou est là dès le départ.

Il passera ensuite une bonne partie de son existence à le boucher.

Tout y passera : les diplômes, les titres, les fonctions, les livres lus, les opinions, les engagements, les citations, les grandes causes et les petits pouvoirs. Il apprendra à parler au bon moment, à se taire avec distinction, à expliquer ce qu’il ignore et parfois même à enseigner ce qu’il n’a pas compris. Il pourra devenir professeur, expert, psychanalyste ou président.

Rien n’y fera.

Et c’est peut-être ce qui le rend attachant.

Car la connerie humaine a ceci de touchant qu’elle est presque toujours accompagnée d’un formidable effort pour la masquer. L’homme veut paraître intelligent parce qu’il pressent obscurément qu’il ne maîtrise presque rien : ni ce qu’il dit, ni ce qu’il désire, ni ce qui le fait aimer, haïr, choisir ou répéter. Il invente donc un personnage capable de tenir debout à sa place.

Freud appela cela le Moi.

Lacan en fit un spécialiste de la méconnaissance.

Nous préférons pourtant croire que, derrière nos maladresses, nos répétitions et nos symptômes, se cacherait un sujet parfaitement rationnel auquel il ne manquerait que la bonne information. C’est pourquoi chaque époque invente son remède. Hier l’éducation, la religion, la science ou la révolution. Aujourd’hui l’algorithme.

Mais on ne corrige pas par davantage de savoir ce qui ne relève pas d’un manque de savoir.

On peut savoir que l’on répète et répéter encore. Savoir que cette relation nous détruit et y retourner. Savoir que cette décision est absurde et la prendre. Savoir exactement pourquoi nous souffrons et continuer à organiser avec une remarquable précision les conditions de cette souffrance.

L’inconscient commence précisément là : au point où savoir ne suffit plus.

C’est pourquoi l’obsessionnel occupe dans cette affaire une place privilégiée.

L’obsessionnel ne veut surtout pas être le con !

Il pressent le trou et entreprend méthodiquement de le faire disparaître. Il pense, vérifie, anticipe, compare, calcule. Il exige des preuves, prévoit les objections, prépare les réponses aux questions qui ne lui ont pas encore été posées. Il ne veut rien laisser au hasard parce que le hasard pourrait révéler qu’il n’était pas prêt.

Il s’accroche alors à sa jouissance comme une moule à son rocher.

Surtout ne pas être surpris. Surtout ne pas manquer. Surtout ne pas se laisser prendre en défaut.

Sa connerie peut alors devenir extrêmement intelligente.

Il accumule du savoir pour tenir le désir à distance. Il transforme l’existence en problème intellectuel. Il explique son amour au lieu d’aimer, analyse son désir au lieu de désirer, prépare sa vie au lieu de la vivre. Et plus il devient intelligent sur lui-même, plus il devient extraordinairement efficace à ne rien changer.

C’est ici que Freud avait rencontré une difficulté particulière.

Avec l’obsessionnel, une amélioration ne suffit pas. Elle peut même devenir le meilleur moyen de ne pas aller plus loin. Le symptôme s’apaise, le sujet comprend beaucoup de choses, acquiert une remarquable connaissance de ses mécanismes et peut alors conclure que le travail est terminé précisément au moment où commence ce qu’il avait soigneusement évité.

La réussite partielle devient une résistance supplémentaire.

Freud avait compris qu’il fallait traverser cette résistance, la travailler et la retravailler. C’est le sens de cette Durcharbeitung, cette perlaboration qui interdit de confondre l’intelligence acquise sur soi avec la fin d’une analyse. Le problème de l’obsessionnel n’est précisément pas qu’il ne comprend pas. Il comprend souvent très bien. Son génie consiste à faire de cette compréhension elle-même le dernier rempart contre ce qui devrait l’atteindre.

Voilà pourquoi une analyse d’obsessionnel doit être poussée loin.

Non pour atteindre quelque vérité définitive ni pour éliminer tous les symptômes, mais parce que l’obsessionnel sait admirablement transformer la psychanalyse elle-même en obsession. Il peut apprendre Freud, commenter Lacan, interpréter ses rêves, connaître son fantasme et devenir l’expert mondial de son propre inconscient sans jamais céder d’un millimètre sur la jouissance qui organise tout l’édifice.

Il peut même devenir psychanalyste.

Le piège à rats est là.

Freud en avait rencontré la figure avec l’Homme aux rats : dette, calcul, hésitation, impossibilité de conclure, circulation infinie où la pensée semble avancer alors qu’elle revient toujours au même point. Le rat court énormément. C’est même ce qui donne l’impression qu’il va quelque part.

Lacan reprendra le problème autrement.

L’obsessionnel ne se contente pas de vouloir tout savoir. Il veut que l’Autre sache. Plus encore : il se fait volontiers le garant de cet Autre. Il bouche ses défaillances, anticipe ses demandes, complète ses phrases. Lacan dira de l’obsessionnel qu’il éprouve ce besoin fondamental de se porter caution de l’Autre.

Il lui faut un Autre complet.

Car si l’Autre manque, lui-même se retrouve devant le trou.

Alors il parle beaucoup, parfois interminablement, mais il n’est pas certain qu’il ait encore un discours. À peine une phrase surgit-elle qu’elle est expliquée. À peine un mot échappe-t-il qu’il est repris. À peine une équivoque apparaît-elle qu’elle est corrigée. Tout ce qui pourrait faire événement dans sa parole est immédiatement absorbé par le commentaire.

Il ne parle plus : il administre sa parole.

C’est là que Lacan réintroduit la coupure.

Non pas comme une brutalité, ni comme une coquetterie technique consistant à interrompre les séances au moment où cela arrangerait l’analyste. La véritable coupure est ailleurs.

Elle est coupure de l’Autre.

Elle fait apparaître que l’Autre lui aussi est troué, qu’il ne possède pas le dernier signifiant, qu’aucune réponse définitive n’attend le sujet derrière la porte du cabinet. Lacan articule précisément la coupure à la chaîne signifiante, tandis qu’il situe chez l’obsessionnel ce besoin de soutenir la consistance de l’Autre.

La séance qui se coupe introduit alors dans le discours ce que l’obsessionnel avait passé son existence à supprimer : une discontinuité.

Quelque chose n’est pas terminé.

Une phrase demeure suspendue. Le dernier mot manque. La conclusion n’arrive pas. L’Autre ne répond pas.

Enfin, un trou.

Mais c’est précisément par ce trou qu’un discours peut commencer.

Car jusque-là l’obsessionnel parlait peut-être sans cesse, mais il parlait encore depuis l’Autre, pour l’Autre, contre l’Autre, afin que l’Autre tienne debout. La coupure retire à cet Autre sa garantie et rend au sujet ce qui lui appartient : la responsabilité de ce qu’il vient de dire.

Elle ne lui donne donc pas un discours en ajoutant quelque chose.

Elle lui donne un discours en retirant.

Lacan renverse ici toute la logique pédagogique. Là où l’on voudrait expliquer davantage, il coupe. Là où l’on voudrait répondre, il laisse une béance. Là où l’obsessionnel demande encore un savoir, il lui restitue un manque.

Le con réapparaît.

Le trou que toute son intelligence avait tenté de faire disparaître.

Et peut-être est-ce finalement cela qu’une analyse d’obsessionnel doit mener « jusqu’au bout » : non pas jusqu’au bout du savoir, puisqu’il n’y en a précisément pas, mais jusqu’au point où le sujet peut enfin supporter qu’il manque quelque chose à son savoir, à l’Autre et à lui-même.

À partir de là, il peut peut-être cesser d’organiser toute son existence pour ne jamais passer pour un con.

L’intelligence artificielle arrive donc avec une promesse extraordinairement séduisante pour notre époque : elle promet de reboucher le trou. Une réponse à chaque question. Un savoir disponible immédiatement. Une phrase toujours terminée. Une information pour chaque ignorance.

Le rêve de l’obsessionnel à l’échelle industrielle.

Mais aucune intelligence, fût-elle artificielle, ne pourra supprimer ce sur quoi elle repose elle-même : le langage. Et avec le langage reviendront toujours l’équivoque, le malentendu, le manque, la mauvaise question, la réponse à côté et ce sujet qui découvre trop tard qu’il voulait autre chose que ce qu’il demandait.

La psychanalyse ne guérira donc jamais l’homme de sa connerie.

L’intelligence artificielle non plus.

Pas d’inquiétude.

L’enjeu serait peut-être seulement que l’homme cesse un jour de considérer sa connerie comme la plus grande humiliation qui puisse lui arriver.

Car le contraire de la connerie n’est peut-être pas l’intelligence.

C’est de pouvoir enfin supporter le trou sans se précipiter pour le boucher.

 

Thierry-Auguste Issachar

*L’origine du monde – Gustave Courbet – Musée d’Orsay