Il faut, pour retrouver la pointe la plus rigoureuse de la découverte freudienne, consentir à un déplacement que notre époque rend difficile : revenir à Freud sans le lire à travers ses successeurs.
Car Freud n’a jamais fondé la psychanalyse sur l’impossible, ni sur quelque forme de « pas-tout » qui viendrait limiter le champ du savoir. Ce qui structure, chez lui, la vie psychique comme la vie collective, c’est d’abord l’interdit. Non pas un interdit empirique, variable selon les cultures, mais un interdit inaugural, constitutif, sans lequel il n’y aurait ni sujet, ni désir, ni civilisation.
Dans Totem et tabou, Freud montre que la communauté humaine ne se constitue qu’à partir d’un crime — le meurtre du père — immédiatement suivi de l’instauration d’un interdit : ne pas tuer le père, ne pas jouir de la mère. Ce qui fait lien n’est donc pas un savoir partagé, mais une renonciation commune. Et dans Malaise dans la civilisation, cette thèse se radicalise : la culture elle-même repose sur un renoncement pulsionnel (Triebverzicht) qui ne cesse de se rappeler au sujet sous la forme d’un sentiment de culpabilité (Schuld), souvent inconscient.
Ainsi, ce qui fonde l’humain, ce n’est pas ce qu’il sait, mais ce à quoi il lui est interdit de céder.
Une telle loi suppose un lieu qui la soutienne. Les grandes constructions religieuses et métaphysiques avaient pour fonction d’assurer ce point d’appui. Le Dieu d’Abraham, ou encore le Dieu vérace de Descartes, garantissaient que la loi ne se réduise pas à une convention humaine, qu’elle soit adossée à une instance autre, irréductible au jeu des intérêts et des calculs.
Freud critique ces figures, mais il n’ignore jamais leur fonction. Dans L’Avenir d’une illusion, il montre que les représentations religieuses sont des formations nécessaires, des réponses à la détresse humaine face à un réel sans réponse. Autrement dit, il ne s’agit pas pour lui de supprimer le garant, mais de comprendre ce qu’il soutient.
Notre époque, en revanche, a cru pouvoir s’en passer.
Elle a récusé la transcendance au nom de la rationalité, mais sans voir que cette récusation ouvrait la voie à une mutation plus profonde : le remplacement de la loi par des dispositifs. Là où l’interdit introduisait une coupure, les protocoles organisent des régulations. Là où la loi supposait un lieu d’énonciation, les normes contemporaines fonctionnent sans sujet. Elles ne s’adressent pas : elles s’appliquent.
C’est pourquoi il n’est pas excessif de dire que Freud aurait sans doute préféré les anciens garants à ces nouveaux maîtres anonymes. Non par attachement à la religion, mais parce que ces figures avaient au moins le mérite de situer la loi dans un ailleurs. Elles la rendaient visible, contestable, discutable. Elles maintenaient une distance.
Les dispositifs contemporains, eux, n’ont rien de transcendant. Ils ne se présentent pas comme des lois, mais comme des évidences. Ils ne disent pas : « tu dois », mais « il faut ». Ils ne fondent pas : ils optimisent. Et dans ce mouvement, le sujet ne rencontre plus un interdit, mais un réglage.
C’est ici que la position freudienne retrouve toute sa portée.
Car Freud ne s’est pas seulement attaché à montrer que le désir est structuré par l’interdit ; il a également pris soin de limiter la portée du savoir analytique lui-même. Cette limite, il la formule dès L’Interprétation du rêve en introduisant la notion d’ombilic du rêve : ce point où les chaînes associatives se perdent, où l’interprétation ne peut plus se poursuivre, où le rêve plonge dans ce que Freud appelle l’« inconnu ».
Ce point n’est pas un échec du travail analytique. Il n’est pas ce qui resterait à élucider. Il est ce devant quoi l’analyste doit s’arrêter. Freud ne propose aucune méthode pour le franchir, aucune technique pour le réduire. Il reconnaît qu’il y a là une limite intrinsèque au savoir, et il s’y tient.
Ce geste de retenue est essentiel, car il empêche la psychanalyse de se transformer en dispositif totalisant. Il maintient une distinction entre ce qui peut être interprété et ce qui ne doit pas l’être. Il protège, en somme, la pratique analytique d’une dérive vers la maîtrise.
Or c’est précisément ce point que les élaborations ultérieures ont souvent déplacé.
En introduisant la question de la destitution du sujet supposé savoir, Lacan a donné une formalisation décisive du transfert. Mais lorsque cette destitution est érigée en horizon de la fin de l’analyse, un glissement s’opère. On en vient à penser que l’analyse s’achèverait lorsque le sujet ne supposerait plus aucun savoir à l’Autre, comme si la levée de cette supposition suffisait à clore le travail.
Rien de tel chez Freud.
Freud n’a jamais conditionné la fin de l’analyse à la dissolution du transfert, et encore moins à la destitution d’un quelconque sujet supposé savoir. Dans Analyse avec fin et analyse sans fin (1937), il adopte une position autrement plus prudente — et, en un sens, plus rigoureuse. Il y distingue ce qui peut être considéré comme une fin pratique de l’analyse — lorsque le patient a acquis une certaine capacité à aimer et à travailler (lieben und arbeiten) — et ce qui relève d’une impossibilité structurelle : celle d’épuiser le travail analytique.
Freud insiste sur plusieurs points : la persistance du transfert, la résistance liée au « roc de la castration » (Fels der Kastration), et l’impossibilité de transformer radicalement certaines positions subjectives. L’analyse peut produire des effets décisifs, mais elle ne supprime ni le conflit psychique, ni les formations de compromis, ni les restes.
Autrement dit, l’analyse ne s’achève pas sur une destitution, mais sur une transformation relative.
Elle ne vise pas la disparition du transfert, mais sa traversée partielle.
Elle ne conduit pas à un sujet désabonné de tout savoir, mais à un sujet qui a modifié son rapport à ce qu’il ne sait pas.
Ce point est crucial.
Car faire de la destitution du sujet supposé savoir la condition de la fin de l’analyse revient à introduire un idéal — celui d’un sujet débarrassé de toute supposition, de toute adresse, de toute dépendance à l’Autre. Un tel idéal n’est pas freudien. Il risque même de reconduire, sous une autre forme, la tentation de maîtrise que Freud s’efforçait de limiter.
Freud, lui, ne promet rien de tel.
Il sait que le sujet restera pris dans des formations inconscientes, que le transfert pourra toujours se réactiver, que le travail analytique est, en droit, interminable. Mais il sait aussi qu’il y a déjà beaucoup à faire — et à obtenir — sans viser une résolution totale.
C’est peut-être là, aujourd’hui, ce qui mérite d’être réentendu.
Dans un monde où tout tend à être optimisé, résolu, achevé, la psychanalyse freudienne introduit une autre logique : celle d’un travail qui ne se totalise pas, d’un savoir qui se limite, d’une loi qui ne se dissout pas dans des procédures.
Elle rappelle que le sujet ne se constitue ni dans la transparence, ni dans la maîtrise, mais dans un rapport à l’interdit qui ne peut être aboli sans être remplacé — et souvent, alors, sous des formes bien plus contraignantes.
Et elle maintient, contre les illusions de clôture, que l’analyse n’a pas à finir pour produire ses effets.
Qu’il suffit, peut-être, qu’elle ait commencé autrement.
Thierry-Auguste Issachar
* Franz-Kafka « lettre à sa sœur Ottla » 11-decembre-1918