Il y a quelque chose d’étrange dans notre époque : tout y devient sérieux.
Pas sérieux au sens de la rigueur ou de l’exigence, mais au sens d’une lourdeur généralisée. Comme si plus rien ne pouvait être pris avec un peu de distance, comme si tout devait être traité, corrigé, normalisé. Même ce qui, autrefois, relevait du détail, du ridicule, du raté — bref, du symptôme — est aujourd’hui sommé de rentrer dans l’ordre.

Cette transformation n’est pas anodine. Elle touche à la manière même dont nous nous rapportons à la maladie, et plus profondément encore, à ce qui en nous ne va pas.

Car sur ce point, deux traditions s’opposent nettement.

La première est celle qui domine aujourd’hui : une tradition occidentale, héritée du stoïcisme. Elle repose sur une idée simple — il faut tenir. Faire face. Corriger ce qui ne fonctionne pas. La médecine moderne en est largement imprégnée. Elle a ses chaires, ses maîtres, ses protocoles, et elle enseigne, sous des formes toujours plus sophistiquées, une même logique : identifier le trouble, le traiter, le faire disparaître.

Dans cette perspective, le symptôme est un problème.
Il faut s’en débarrasser.

Le sujet est alors invité à collaborer à cette opération : comprendre, accepter, se discipliner, se redresser. C’est une médecine du courage et de l’abnégation.

Mais cette vision a un prix.

À force de vouloir supprimer le symptôme, on oublie qu’il est aussi une réponse. Une manière, parfois maladroite mais souvent inventive, de faire avec ce qui ne trouve pas d’autre issue. En le réduisant à un simple dysfonctionnement, on passe à côté de ce qu’il porte.

À l’opposé de cette tradition, il en existe une autre, plus discrète, moins théorisée, mais profondément différente : celle de la culture juive d’Europe centrale, dont le yiddish est l’expression la plus vivante.

Ici, le symptôme n’est pas traité comme un ennemi.
Il est pris dans une autre logique.

On ne cherche pas d’abord à le faire taire, mais à vivre avec lui. À le déplacer, à le contourner, parfois même à en rire. Non pas par légèreté, mais parce qu’on sait — sans forcément le dire — que ce qui insiste ne disparaît pas sur ordre.

Le yiddish, en ce sens, est bien plus qu’une langue : c’est un art de vivre avec ce qui ne va pas.

On y parle de la maladie, mais jamais de façon directe. Il y a toujours un détour, une exagération, une pointe d’ironie. Celui qui parle ne coïncide jamais complètement avec ce qu’il dit. Il garde une petite distance, et c’est dans cette distance que quelque chose devient supportable.

C’est cela, au fond, le savoir y faire avec son symptôme.

Freud s’inscrit clairement dans cette tradition. Il ne cherche pas à supprimer le symptôme, mais à l’écouter. Il part du principe qu’il a un sens, une logique, qu’il est déjà une mise en forme. Il le prend au sérieux — mais pas au point de s’y enfermer. Il laisse au sujet la possibilité de jouer avec ce qui lui arrive.

Lacan, lui, introduit une autre orientation. Plus rigoureuse, plus tranchante. Le symptôme devient structure, écriture. Il ne s’agit plus seulement de l’entendre, mais d’en soutenir la logique jusqu’au bout. Avec lui, la psychanalyse se rapproche d’une éthique plus exigeante, plus proche de la tradition stoïcienne : ne pas céder, tenir sa position.

Cette rigueur est précieuse. Elle évite les illusions, les consolations faciles. Mais elle peut aussi devenir lourde si elle oublie ce que Freud avait conservé : une certaine souplesse, une capacité à introduire du jeu.

Car sans jeu, le sujet se rigidifie.

Et c’est précisément ce que le yiddish savait éviter.

Il y a là un autre point essentiel : la question de la scène.

La vérité ne se dit jamais n’importe où. Elle a besoin d’un lieu, d’un cadre. Que ce soit au théâtre, au tribunal ou dans une analyse, il faut une scène pour que quelque chose puisse apparaître.

Le théâtre, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’est pas le lieu de l’illusion. L’illusion est du côté du spectateur, de celui qui regarde en pensant ne pas être concerné. Sur scène, au contraire, il n’y a pas de protection : ce qui se joue engage celui qui s’y expose.

Le dispositif analytique, lui aussi, est une scène — mais d’un type particulier. Il n’y a pas de spectateur. Il n’y a que des acteurs. Chacun y est impliqué, pris dans ce qui se dit. Il ne s’agit pas de regarder, mais de parler, et d’être affecté par ce qui se dit.

C’est cette scène qui permet que la vérité surgisse.

Le problème commence lorsque cette scène disparaît — ou plutôt lorsqu’elle se déplace partout.

C’est ce que l’on pourrait appeler l’hystérisation du monde.

Aujourd’hui, tout le monde est sommé de parler, de se dévoiler, de dire sa vérité. Mais sans cadre. Sans limite. Sans distinction entre la scène et l’intime. Chacun est mis sous les feux d’un regard permanent, sommé de se montrer, de se justifier, de se mettre à nu.

Et dans ce mouvement, quelque chose se perd.

Car sans scène, il n’y a plus de dispositif.
Et sans dispositif, il n’y a plus de lieu pour la vérité.

Il ne reste que de l’exposition.

Dans ce contexte, l’humour devient rare.
Et ce n’est pas un hasard.

L’humour n’est pas faire le clown. Ce n’est pas faire rire à tout prix. C’est très sérieux nous dit Freud ! C’est une manière très précise de se rapporter à ce qui fait souffrir. Freud le dit clairement : dans l’humour, le moi triomphe. Non pas en niant la réalité, mais en refusant de s’y laisser écraser.

L’humour introduit un écart.

Il permet de dire : « Oui, c’est difficile — mais je ne vais pas m’y réduire »

Cet écart, la tradition yiddish en avait fait un art : « Oy mon fils, j’ai mal, je vais sûrement y passer mais pas besoin de déranger tout le monde pour si peu »

Et c’est peut-être cela que nous avons perdu.

Avec la disparition de ce monde, notamment à travers la Shoah, ce n’est pas seulement une langue qui s’est éteinte. C’est une manière de faire avec le réel, une manière de ne pas être entièrement sérieux, qui s’est effacée.

Le monde qui a suivi est plus direct, plus rigoureux, mais aussi plus lourd.

Alors la question se pose, simplement :

Est-ce que ce monde est sérieux ?

Sans doute trop.

Et c’est bien là le problème.

Car savoir y faire avec son symptôme, ce n’est pas le supprimer, ni s’y abandonner. C’est introduire du jeu. Trouver une manière de ne pas coïncider totalement avec ce qui nous arrive.

On ne guérit pas du réel.

Mais on peut encore apprendre à ne pas s’y soumettre entièrement.

Et cela passe parfois par quelque chose de très simple : retrouver, dans sa propre langue, un peu de cette torsion, de cette ironie, de cette légèreté grave que le yiddish avait su porter si loin.

Une manière d’être malade — sans cesser tout à fait de vivre.

 

 

Thierry-Auguste Issachar

*Jérémie se lamentant de la destruction de Jerusalem