Au commencement était l’amour.
La formule n’est pas de Freud mais de Lacan.
Au début de son séminaire sur le transfert, Lacan prend ses distances avec le « Au commencement était le Verbe » de saint Jean comme avec le « Au commencement était l’acte » de Goethe, repris par Freud.
Et il tranche :
« Au commencement de l’expérience analytique, rappelons-le, fut l’amour. »
Ce n’est pas rien.
Car on aurait pu croire que la psychanalyse commençait avec la parole.
Quelqu’un entre dans un cabinet, s’allonge et parle.
Mais pour parler, encore faut-il supposer que cette parole tombe quelque part.
Il faut croire qu’il y a de l’Autre.
Croire qu’un mot peut atteindre quelqu’un, qu’une parole peut être entendue, qu’il y a quelque part une adresse.
Avant même le savoir, il y a donc cette croyance.
Et l’amour commence peut-être exactement là.
L’amour n’est pas ce que l’on apprend.
C’est ce sur quoi l’on trébuche.
On dit d’ailleurs très justement que l’on tombe amoureux.
Personne ne décide sérieusement de tomber amoureux mardi prochain entre quinze et dix-sept heures.
Ça tombe dessus.
Quelqu’un était parfaitement indifférent et, tout à coup, un regard, une voix, une façon de rire, parfois un détail parfaitement ridicule, vient déranger l’existence.
Le sujet découvre alors, souvent avec une certaine contrariété, qu’il n’était pas aussi maître chez lui qu’il le pensait.
L’amour est une chute narcissique.
Le désir, en revanche, s’éduque beaucoup mieux.
Il apprend ses scénarios.
Il regarde.
Il imite.
Il compare.
Il se nourrit des histoires qu’on lui raconte.
C’est là que le théâtre, les romans, le cinéma et les chansons entrent en scène.
Ils ne nous apprennent pas à aimer.
Ils nous apprennent plutôt à reconnaître ce qui devrait avoir l’air de l’amour.
Il faut une rencontre.
Un bouleversement.
Un manque.
Quelques obstacles.
Beaucoup de désir.
Une séparation si possible.
Des retrouvailles éventuellement.
Et, pour les plus ambitieux, une mort prématurée.
Autrement, nous avons parfois l’impression que ce n’est pas vraiment de l’amour.
À force de mettre l’amour en scène, nous avons fini par confondre l’amour avec la mise en scène de son désir.
C’est là que commencent les ennuis.
Car l’amour véritable a rarement la politesse de ressembler à l’amour.
Il peut être silencieux, répétitif, exaspérant, parfois même parfaitement ennuyeux.
Il survit aux déclarations, aux anniversaires oubliés, aux mauvaises nuits, aux enfants, aux travaux, aux comptes bancaires et quelquefois même au désir.
Voilà précisément ce que notre époque supporte assez mal.
Nous avons fini par confondre l’amour et ses effets spéciaux.
Il faut vibrer.
Il faut désirer.
Il faut manquer.
Il faudrait retrouver dans son couple cette émotion qui faisait autrefois qu’un simple message suffisait à bouleverser une journée entière.
Et si l’émotion disparaît, le diagnostic tombe :
— Je ne l’aime plus.
Pas si vite.
Ce n’est pas parce que vous ne désirez plus votre femme ou votre mari que vous ne l’aimez plus.
Et ce n’est pas parce que vous désirez quelqu’un que vous l’aimez.
Ce serait beaucoup trop simple.
L’amour et le désir entretiennent des relations extrêmement compliquées.
Le désir a besoin du manque.
L’amour, lui, supporte parfois la présence.
C’est déjà beaucoup demander au désir.
Lorsque l’objet est là tous les matins, qu’il demande qui va chercher les enfants, rappelle qu’il faut acheter du café et laisse traîner ses chaussettes dans la salle de bains, il devient plus difficile de le maintenir à la hauteur du fantasme.
Le réel du partenaire fait alors son apparition.
Terrible nouvelle :
l’être aimé existe.
Il a ses habitudes, ses odeurs, ses manies, ses silences.
Il ne ressemble plus exactement à celui ou celle que nous avions rencontré.
Nous non plus d’ailleurs.
Le désir peut en souffrir.
L’amour pas nécessairement.
C’est ici que l’obsessionnel se fait facilement avoir.
L’obsessionnel aime volontiers à condition de pouvoir maintenir ce qu’il aime à une certaine distance.
Son désir excelle dans l’impossible.
Il peut désirer longtemps celle qu’il ne peut pas avoir, regretter celle qu’il a perdue, rêver de celle qu’il aurait pu rencontrer et devenir beaucoup plus hésitant dès que la femme réelle lui demande simplement :
— Alors ?
L’impossible lui allait mieux.
Car tant que l’objet manque, le désir peut travailler tranquillement.
Il imagine.
Il compare.
Il reconstruit.
Il se demande s’il aime encore.
Il mesure la fréquence de ses pensées, l’intensité de ses émotions, la qualité de ses érections, le plaisir de ses retrouvailles et finit parfois par transformer sa vie amoureuse en étude statistique.
Il voudrait une preuve.
Une preuve qu’il aime.
Mais l’amour ne délivre pas de certificat.
Alors l’obsessionnel interprète volontiers la disparition de l’excitation comme la disparition de l’amour.
Puisqu’il ne brûle plus, il conclut qu’il n’aime plus.
Il oublie simplement que l’incendie n’est pas la maison.
L’hystérique rencontre le problème par l’autre côté.
Là où l’obsessionnel croit que l’amour a disparu parce que la scène s’est éteinte, l’hystérique peut être tentée de remettre la scène en marche pour vérifier que l’amour existe encore.
Elle provoque le désir.
Elle introduit du manque.
Elle s’éloigne pour être rappelée.
Elle doute pour être rassurée.
Elle menace parfois de partir pour découvrir si quelqu’un tentera de la retenir.
Non par calcul nécessairement.
Le calcul supposerait qu’elle sache ce qu’elle fait.
Or elle est prise elle-même dans cette mise en scène.
Il faut que quelque chose manque pour que le désir de l’Autre se manifeste.
C’est sa manière de poser la question :
— Que suis-je pour toi ?
Et surtout :
— Me désires-tu encore ?
Le paradoxe est cruel.
Car lorsqu’elle obtient enfin la preuve qu’elle réclamait, celle-ci perd aussitôt une partie de sa valeur.
Ce qui était désiré, c’était aussi le désir.
Il faut donc quelquefois recommencer la scène.
Voilà comment l’amour devient théâtre.
L’obsessionnel quitte la salle parce qu’il croit que la pièce est terminée.
L’hystérique rajoute un acte.
Et chacun finit par reprocher à l’autre de ne pas savoir aimer.
La psychanalyse, curieusement, prend ces enfantillages très au sérieux.
Peut-être même est-elle l’un des rares endroits où une phrase comme :
— Il ne m’aime plus,
n’est jamais considérée comme une simple affaire sentimentale.
Une petite entreprise japonaise avait d’ailleurs poussé ce sérieux jusqu’à son terme administratif.
Dans un pays volontiers associé à une forte culture du travail, Hime & Company, une société de Tokyo, avait institué pour ses salariées un congé pour chagrin d’amour : le shitsuren kyuka.
Un, deux ou trois jours pour se remettre d’une rupture.
Le nombre de jours augmentait même avec l’âge.
Le chagrin d’amour avait enfin trouvé sa convention collective.
L’anecdote prête à sourire.
Mais elle dit peut-être quelque chose de juste.
Un chagrin d’amour peut rendre quelqu’un momentanément incapable de travailler, de manger, de dormir, parfois simplement de penser à autre chose.
Pourquoi ?
Parce que l’amour ne touche jamais seulement aux sentiments.
Il touche au narcissisme, au fantasme, au manque et à la place que nous supposons occuper dans le désir de l’Autre.
Aimer quelqu’un, ce n’est jamais seulement éprouver quelque chose pour lui.
C’est lui attribuer une place.
Et s’attribuer une place auprès de lui.
Voilà pourquoi la perte amoureuse est si violente.
L’autre ne part jamais seul.
Il emporte avec lui celui que nous étions pour lui.
On perd une femme, un mari, un amant.
Mais on perd aussi le regard dans lequel nous étions désirable, nécessaire, unique, parfois même supportable.
Les consolations sont alors assez inutiles.
— Tu en trouveras un autre.
Sans doute.
Mais ce n’est précisément pas « un autre » que l’on vient de perdre.
C’était celui-là.
Et surtout, c’était celui auprès duquel nous étions celui-là.
Le deuil amoureux ne porte donc jamais seulement sur une personne.
Il porte sur une place.
Une place que le sujet occupait dans le désir de l’Autre et dont il se découvre brutalement expulsé.
Lacan poussera cette affaire beaucoup plus loin.
S’il n’existe pas de rapport sexuel qui puisse écrire une complémentarité entre deux êtres parlants, alors l’amour vient précisément tenter de faire quelque chose de cette impossibilité.
Il supplée.
Il fabrique du lien là où aucune formule ne garantit que deux êtres soient faits l’un pour l’autre.
C’est d’ailleurs pourquoi les amoureux tiennent tant à croire qu’ils étaient destinés à se rencontrer.
Il faut bien donner un peu de nécessité à ce qui aurait parfaitement pu ne jamais arriver.
— Nous étions faits l’un pour l’autre.
Rien n’est moins sûr.
Mais la phrase est belle.
Et surtout elle transforme après coup le hasard scandaleux de la rencontre en nécessité.
L’amour fait destin de la contingence.
Quelqu’un passe par là.
Cela aurait pu être un autre.
Cela aurait pu ne pas arriver.
Et pourtant, après coup, le sujet ne peut plus imaginer sa vie sans que cette rencontre ait eu lieu.
C’est peut-être cela, tomber amoureux.
Trébucher sur quelqu’un et appeler ensuite destin l’endroit où l’on est tombé.
Voilà pourquoi une histoire d’amour terminée continue de réécrire notre passé.
Cette rue reste sa rue.
Cette chanson reste sa chanson.
Cette ville reste celle du premier week-end.
Un mot, un parfum, une heure de la journée suffisent parfois à faire revenir celui qui n’est plus là.
Le sujet a beau savoir que c’est fini, quelque chose n’a pas reçu l’information.
L’inconscient est toujours le dernier informé.
C’est pourquoi d’un chagrin d’amour, on ne se remet jamais tout à fait.
Et c’est peut-être tant mieux.
S’en remettre absolument signifierait que rien n’a eu lieu.
Que l’autre aurait pu traverser notre existence sans y laisser de trace.
Le deuil n’est pas l’effacement.
Il consiste plutôt à pouvoir vivre avec cette trace sans exiger qu’elle disparaisse.
L’analyste ne promet donc pas d’aider quelqu’un à « tourner la page ».
Expression étrange.
Comme si une vie ressemblait à un livre dans lequel chaque chapitre pouvait être soigneusement refermé avant le suivant.
Le sujet, lui, écrit beaucoup plus mal.
Il rature.
Il revient en arrière.
Il répète certaines phrases.
Il laisse des personnages morts continuer à parler pendant cent pages.
Il lui arrive même d’aimer quelqu’un qu’il ne voudrait surtout plus revoir.
Ce n’est pas contradictoire.
C’est humain.
La difficulté commence lorsque nous exigeons de l’amour qu’il corresponde à l’image que nous nous en sommes faite.
Alors nous cherchons les signes.
Est-ce que je pense encore à lui ?
Est-ce que j’ai encore envie d’elle ?
Est-ce que mon cœur bat suffisamment vite ?
Est-ce que je serais jaloux s’il partait ?
Est-ce que je m’ennuie ?
Est-ce que je l’aime ?
La dernière question est la pire.
Car celui qui la pose attend généralement une réponse que personne ne peut lui donner.
Pas même lui.
L’analyse n’est pas là pour lui dire s’il aime.
Elle peut seulement lui permettre d’entendre ce qu’il demande lorsqu’il demande :
— Est-ce que je l’aime encore ?
Car derrière cette question s’en cachent beaucoup d’autres.
Est-ce que je la désire encore ?
Est-ce qu’elle me désire encore ?
Est-ce que je peux partir ?
Est-ce que je peux rester ?
Est-ce que j’ai le droit de vouloir autre chose ?
Que vais-je devenir sans elle ?
Et surtout :
Qui suis-je si je ne suis plus celui qu’elle aime ?
Au commencement était donc peut-être bien l’amour.
Non pas parce que l’amour précéderait magiquement le langage.
Mais parce qu’il faut déjà croire à une adresse pour qu’une parole puisse porter.
Il faut supposer de l’Autre.
Lui parler.
Attendre quelque chose de lui.
Et parfois trébucher sur sa réponse.
L’amour nous rappelle alors quelque chose d’assez désagréable :
nous ne choisissons pas entièrement ce qui nous arrive.
On peut apprendre à séduire.
Apprendre à désirer.
Apprendre les codes, les scènes, les gestes et les mots de l’amour.
Mais on n’apprend pas à tomber amoureux.
On tombe.
Voilà pourquoi l’amour est une affaire beaucoup trop sérieuse pour être abandonnée aux amoureux.
Ils en savent beaucoup trop peu.
Les psychanalystes également.
Mais eux sont au moins censés le savoir.
Les histoires d’amour finissent mal en général, disait la chanson.
C’est possible.
Certaines finissent parce qu’on ne s’aime plus.
D’autres parce qu’on s’aime encore.
Certaines meurent du manque.
D’autres de sa disparition.
Certaines ne survivent pas au désir.
D’autres survivent très bien à sa disparition.
Et certaines continuent des années après que leurs protagonistes se sont quittés.
Alors peut-être avons-nous mal posé le problème.
Le plus étonnant n’est pas que les histoires d’amour finissent mal.
C’est qu’elles ne finissent jamais tout à fait.
Thierry-Auguste Issachar
*Woman Leaving Her Lover, Inde, Pahari Hills (Kangra ou Guler), vers 1790–1820 — The Metropolitan Museum of Art, domaine public.