Nous nous plaisons à répéter que notre époque ne supporte plus les maîtres. Les figures d’autorité seraient tombées les unes après les autres. Les pères auraient perdu leur prestige, les professeurs leur ascendant, les prêtres leur influence, les médecins leur infaillibilité, les intellectuels leur magistère. Nous vivrions enfin dans une société horizontale où chacun pourrait librement penser par lui-même.

Il est rare qu’une époque se trompe à ce point sur elle-même.

Car jamais les maîtres n’ont été aussi nombreux.

Ils ont simplement changé de visage.

Ils ne siègent plus sur des trônes ni dans des cathèdres ; ils occupent les plateaux de télévision, les amphithéâtres, les cabinets de conseil, les réseaux sociaux, les universités, les écoles de pensée et parfois même les cabinets d’analystes. Ils ne commandent plus au nom de Dieu ou du Roi ; ils parlent au nom de la science, de la compétence, de l’expérience ou de la méthode. Ils ne disent plus : « Obéissez-moi », mais : « Je sais. »

Et il faut reconnaître que cette formule est infiniment plus efficace.

Car ce qui fait la force d’un maître n’est pas d’abord le pouvoir qu’il exerce sur les autres ; c’est la croyance qu’il entretient sur lui-même.

Lacan l’avait aperçu avec une remarquable acuité lorsqu’il remarquait que le véritable appui du maître n’est pas son désir mais son identification. Le maître ne règne pas parce qu’il désire davantage que les autres. Il règne parce qu’il s’identifie à un nom, à une place, à une lignée, à une fonction dont il finit par croire qu’elles disent enfin qui il est. Ce n’est pas son savoir qui le soutient ; c’est le signifiant auquel il s’est livré. Avant de devenir une autorité, il est devenu le prisonnier de son propre titre.

Il suffit d’observer certains visages pour comprendre ce phénomène. Il existe une manière professorale d’habiter le savoir qui ne tient pas à l’intelligence mais à l’identification. Le regard se fige, la parole devient démonstration permanente, chaque phrase semble attendre moins une réponse qu’une approbation. Le savoir cesse alors d’être une aventure pour devenir une demeure. On ne cherche plus ; on administre ce que l’on croit posséder. On ne transmet plus un désir ; on protège un territoire.

Cette morgue professorale n’est d’ailleurs pas l’apanage des universitaires. Elle menace toute institution qui oublie que le savoir n’est jamais qu’un effet de langage. La psychanalyse elle-même n’y échappe pas. Il suffit parfois d’assister à certains colloques, séminaires, ou de parcourir quelques publications pour voir se dessiner une étrange tristesse. Les concepts y sont impeccablement récités, les citations parfaitement ordonnées, les filiations scrupuleusement respectées ; mais quelque chose manque. On y entend des doctrines. On n’y entend plus un sujet.

Comme si la psychanalyse avait fini par oublier que Freud découvrit l’inconscient moins dans les bibliothèques que dans les lapsus, les rêves, les mots d’esprit et les ratages du discours.

Freud riait beaucoup.

Ce détail est loin d’être anecdotique. Il suffit d’ouvrir son livre sur le mot d’esprit pour comprendre que le rire n’est jamais un simple divertissement. Il est ce moment où le langage échappe enfin à celui qui croyait le maîtriser. Le trait d’esprit suspend un instant la tyrannie du sens. Il fait vaciller les identifications les plus solides. Il rappelle qu’un sujet ne coïncide jamais complètement avec ce qu’il dit.

Lacan n’a jamais cessé d’en faire autant.

Ses jeux de mots, si souvent pris pour des coquetteries d’auteur, répondaient à une nécessité beaucoup plus profonde. Ils empêchaient le savoir de se refermer sur lui-même. Ils obligeaient chaque signifiant à retrouver son équivoque, sa mobilité, son ouverture. Là où le professeur cherche à stabiliser le sens, l’analyste s’efforce de le desserrer. L’un construit un monument ; l’autre entrouvre une fissure.

Peut-être est-ce là que se joue la différence essentielle entre le maître et l’analyste.

Le premier habite son savoir.

Le second consent à ce qu’il lui échappe.

Dans L’Envers de la psychanalyse, Lacan donnera à cette intuition une portée beaucoup plus vaste en montrant que toute société s’organise autour de certains discours. Le discours du maître n’est pas seulement celui du pouvoir ; il est le discours qui fait tenir ensemble une civilisation. Il lui faut un signifiant premier, un S1, qui commande sans avoir lui-même à se justifier. À partir de lui s’ordonne le savoir, travaillent les institutions, se distribuent les places, se transmettent les héritages. Mais ce discours produit toujours le même reste : un sujet divisé et une perte irréductible. Autrement dit, le maître ne gouverne jamais sans fabriquer simultanément ce qui lui échappe.

C’est peut-être ici que notre époque révèle son paradoxe le plus profond. Nous croyons avoir quitté le discours du maître alors que nous n’avons jamais autant désiré l’occuper. Chacun rêve aujourd’hui de devenir l’autorité de quelqu’un. Le professeur veut être reconnu comme le professeur. Le thérapeute comme le thérapeute. L’expert comme l’expert. Le journaliste comme le journaliste. L’influenceur comme l’influenceur. Nous ne désirons plus seulement être écoutés ; nous désirons être identifiés à la place depuis laquelle nous parlons.

Le désir cède alors silencieusement la place à l’identité.

Or une identité est une demeure dangereuse.

Car dès lors qu’un homme commence à croire qu’il est devenu son propre titre, toute contradiction devient une offense, toute objection une menace, toute question une remise en cause de son être même. Il ne défend plus une idée ; il défend son nom. Et lorsqu’un homme en arrive là, il cesse presque toujours de sourire.

Cette disparition du sourire n’est pas un détail psychologique. Elle constitue peut-être l’un des symptômes les plus sûrs de la passion du maître.

Ceux qui ne sourient jamais n’ont pas vraiment rencontré la tragédie.

Car la tragédie apprend une leçon que les succès ignorent : nous ne sommes jamais entièrement ce que nous croyons être. Elle introduit dans toute identité une légère fêlure, une distance, une ironie discrète qui protège le sujet contre la tentation de se prendre pour son propre personnage. Celui qui a traversé une véritable épreuve cesse généralement de s’identifier complètement à la place qu’il occupe. Il sait qu’un destin peut basculer en une heure, qu’une certitude peut s’effondrer en une phrase, qu’une existence entière peut être déplacée par un simple mot.

C’est pourquoi la psychanalyse devrait toujours conserver quelque chose d’un sourire.

Non pas parce qu’elle prendrait la souffrance à la légère. Bien au contraire. C’est précisément parce qu’elle mesure la gravité de la condition humaine qu’elle refuse d’ajouter à cette gravité la solennité du maître. Freud n’accueillait pas ses patients au nom d’une doctrine. Lacan n’enseignait pas pour fabriquer des disciples. Tous deux savaient que le transfert repose sur un malentendu essentiel : l’analysant suppose un savoir à l’analyste. Toute l’éthique de la cure consiste alors à ne pas céder à cette tentation.

Le maître s’identifie au savoir qui lui est supposé.

L’analyste accepte de ne jamais le posséder.

C’est peut-être là, aujourd’hui plus que jamais, que la psychanalyse demeure irremplaçable. Dans une civilisation qui transforme chaque compétence en identité, chaque fonction en personnage et chaque parole en certificat de légitimité, elle rappelle obstinément qu’un sujet vaut toujours davantage que le nom sous lequel il se présente. Elle sait qu’un homme commence souvent à disparaître le jour où il se confond entièrement avec le titre qu’il porte.

Le sourire est peut-être la dernière résistance à cette disparition.

Il est cette légère distance que le sujet maintient entre lui-même et le nom qui le désigne, entre ce qu’il sait et ce qu’il ignore encore, entre la place qu’il occupe et le désir qui continue de l’habiter.

Peut-être est-ce à cette condition seulement qu’un savoir demeure vivant : ne jamais permettre à celui qui le porte de se prendre pour un maître.

 

Thierry-Auguste Issachar