On demande volontiers si la psychanalyse est une psychothérapie. La question paraît simple. Elle l’est beaucoup moins dès que l’on s’avise que le mot thérapie contient déjà toute une conception de celui qui soigne, de celui qui demande à être soigné et surtout de ce qui, entre eux, est supposé se passer. Quelqu’un souffre, un autre saurait pourquoi ; le premier demande à être délivré de son mal, le second posséderait les moyens de l’en délivrer. Toute la médecine s’est construite sur cette dissymétrie nécessaire, et personne ne songerait sérieusement à la contester lorsqu’il s’agit de réduire une fracture, d’enrayer une infection ou d’opérer une appendicite. Les difficultés commencent lorsque celui qui souffre ne vient plus seulement avec sa maladie, mais avec la croyance que celui auquel il s’adresse sait quelque chose de lui qu’il ignore lui-même.

Freud est sans doute l’un des premiers médecins à avoir fait de cette croyance non plus un accident gênant de la thérapeutique, mais l’objet même de son interrogation. Il découvre alors une matière singulière, extraordinairement efficace et dangereuse : le transfert. Dans ses Observations sur l’amour de transfert, il compare l’analyste à un chimiste manipulant des substances explosives et exige de lui la même prudence. L’image mérite d’être prise au sérieux. La parole du thérapeute n’est jamais reçue comme celle d’un homme quelconque dès lors qu’un sujet lui suppose un savoir sur sa souffrance. Un silence devient jugement, une interprétation révélation, une prescription promesse, parfois une simple attention prend valeur d’amour. Le médecin croit parler depuis son savoir ; le malade l’entend depuis son attente. Entre les deux s’est glissé quelque chose qui ne relève plus seulement de la science : une croyance.

C’est là que la psychanalyse devient d’abord une éthique. Non pas une morale qui indiquerait au praticien ce qu’il convient de faire, mais une interrogation permanente sur la place depuis laquelle il agit. La question n’est plus seulement : « Que puis-je faire pour ce patient ? », mais : « Que suis-je en train de devenir pour lui lorsque je prétends lui faire du bien ? » L’éthique psychanalytique n’existe donc jamais dans l’abstrait. Elle commence avec le transfert, précisément parce que le transfert confère au thérapeute un pouvoir dont il pourrait fort bien se croire propriétaire.

Freud se méfiait déjà du furor sanandi, cette passion de guérir qui donne au thérapeute l’alibi le plus honorable pour exercer sa puissance. Il faut parfois beaucoup d’humilité pour admettre que vouloir le bien de quelqu’un peut devenir une manière très efficace de ne plus lui laisser aucune place. Le malade vient chercher un médecin et peut rencontrer un maître ; il demande un soulagement et rencontre quelqu’un qui se met à savoir à sa place ce qui serait bon pour lui. Le danger ne consiste alors plus seulement à mal soigner. Il consiste à jouir de la place de celui qui soigne.

Freud ira beaucoup plus loin encore. Dans La question de l’analyse profane, en 1926, il ne se contente pas de refuser aux médecins le monopole de la psychanalyse ; il remarque que leur formation peut précisément les y préparer assez mal. Habitué à chercher la lésion, la cause, le mécanisme et le traitement qui lui correspond, le médecin risque de rencontrer le symptôme psychique avec les catégories mêmes qui l’empêcheront de l’entendre. Freud se permet même cette cruauté : si l’on appelle charlatan celui qui entreprend un traitement sans posséder le savoir et les capacités nécessaires, alors les médecins pratiquant l’analyse sans véritable formation analytique peuvent parfaitement mériter ce nom.[1]

Le paradoxe est précieux. Il ne s’agit donc pas que tout analyste soit médecin. Freud a précisément combattu cette idée. Mais peut-être faudrait-il retourner la proposition : tout thérapeute devrait avoir appris quelque chose de la psychanalyse, non pour devenir analyste à son tour, mais pour savoir ce que la demande d’un malade peut faire à celui auquel elle s’adresse. La découverte freudienne n’introduit pas seulement une nouvelle méthode de traitement ; elle révèle qu’aucune thérapeutique portant sur un sujet parlant ne saurait être innocente du transfert.

Lacan donnera à cette difficulté une forme particulièrement élégante lorsqu’il s’intéressera à l’amour courtois. Dans cette invention médiévale, la Dame est élevée à une place où elle ne saurait être possédée. L’obstacle n’est plus un accident de l’amour ; il devient sa condition. Le désir se maintient parce qu’un écart demeure, parce que l’objet n’est jamais consommé tout entier, parce qu’il existe entre celui qui désire et ce qu’il désire une distance qu’il faut précisément ne pas abolir.[2]

Il serait excessif de dire que Lacan définit le transfert comme un amour courtois. Mais l’analogie éclaire admirablement son éthique. L’analysant offre à l’analyste une place extraordinairement séduisante : celle de celui qui saurait, de celui qui comprendrait enfin, parfois même de celui qui posséderait ce qui manque. Toute la question est de savoir ce que l’analyste fera de cette offrande. S’il l’accepte comme un titre de propriété, il devient maître. S’il répond à l’amour par l’amour, il devient amant. S’il promet de combler ce qui manque, il devient guérisseur. L’éthique analytique commence lorsqu’il accepte d’occuper cette place sans prétendre la posséder.

C’est probablement ce que Freud avait découvert avant même d’en mesurer toutes les conséquences : la psychanalyse n’exige pas du thérapeute davantage de pouvoir, mais une relation infiniment plus difficile à son propre pouvoir. Elle lui demande de savoir qu’il est cru sans devenir lui-même croyant de cette croyance.

Lacan le rappelle en 1966 devant des médecins : croire que le malade vient simplement demander sa guérison, c’est aller beaucoup trop vite. Il peut certes demander à être délivré de ce dont il souffre, mais il peut également demander qu’on reconnaisse son mal, qu’on le confirme, parfois même qu’on lui permette de continuer à l’habiter. La demande de guérison n’épuise jamais ce qui se demande dans la demande.[3] Plus la médecine devient techniquement efficace, plus elle risque paradoxalement d’oublier ce reste. Elle sait de mieux en mieux ce qu’elle peut faire au corps et peut finir par croire qu’elle sait également ce qu’elle doit faire du sujet.

C’est précisément ce dont l’éthique analytique vient rappeler l’impossibilité. Elle avertit le thérapeute qu’il ne reçoit jamais seulement une maladie, mais une parole qui lui est adressée ; qu’il n’est pas seulement détenteur d’un savoir, mais l’objet d’une attente ; et que le bien qu’il veut au malade n’est pas nécessairement celui que le malade veut pour lui-même. Vouloir le bien de l’autre à sa place constitue peut-être l’une des formes les plus discrètes de la violence, précisément parce qu’elle possède toutes les apparences de la bienveillance.

On comprend alors pourquoi cette éthique déborde largement le cabinet de l’analyste. Freud, à la fin de sa vie, rapproche trois professions qu’il qualifie d’« impossibles » : analyser, éduquer et gouverner, trois métiers dont on peut être assuré d’avance que le résultat sera insuffisant.[4] L’analogie n’est pas une boutade. Dans les trois cas, quelqu’un se trouve placé pour un autre dans une position de savoir ou de pouvoir et prétend produire chez lui un effet dont il ne pourra jamais totalement maîtriser le résultat. L’éducateur voudrait former, le gouvernant conduire, le thérapeute guérir ; tous trois rencontrent pourtant un sujet qui ne coïncide jamais avec le projet qu’ils forment pour lui.

Ce sont peut-être précisément ces trois professions qui exigent une éthique parce qu’elles touchent à l’impossible. Non parce qu’il faudrait transformer les enseignants, les médecins ou les gouvernants en psychanalystes — perspective qui donnerait immédiatement envie de prendre la fuite — mais parce qu’ils devraient tous savoir quelque chose du transfert. L’enfant suppose un savoir à celui qui l’enseigne, le citoyen prête un pouvoir à celui qui gouverne, le malade remet une part de son corps et de son existence à celui qui soigne. Dans les trois cas, la tentation est la même : finir par croire que la place occupée nous appartient.

Notre époque semble pourtant préférer une autre direction. Elle exige du thérapeute qu’il prouve son efficacité, de l’enseignant qu’il garantisse ses résultats et du gouvernant qu’il promette la maîtrise des événements. L’impossible freudien est devenu administrativement suspect. Il faudrait des protocoles, des indicateurs, des évaluations, des objectifs et, si possible, une date prévisible de guérison, d’apprentissage ou de bonheur collectif. Il ne suffit plus de faire le bien ; il faut pouvoir en produire le graphique. Rien ne nourrit pourtant davantage le sujet supposé savoir qu’une institution qui lui délivre un certificat.

C’est ici que Lacan introduit cette étrange écriture : ex-sister. Exister ne signifie plus coïncider paisiblement avec la place que l’on occupe, mais littéralement se tenir hors, ne jamais être tout entier là où l’on est supposé être.[5] L’analyste ne saurait évidemment se tenir hors du transfert : il n’y aurait alors plus d’analyse. Mais il doit pouvoir ex-sister à la place que le transfert lui assigne. Il est supposé savoir sans jamais pouvoir devenir celui qui sait définitivement ; il est aimé sans devoir faire de cet amour son bien propre ; il est attendu sans pouvoir répondre à cette attente comme si elle disait la vérité de ce qu’il est.

C’est pourquoi le psychanalyste est condamné à la déception, au double sens du terme. Il déçoit nécessairement celui qui espérait trouver en lui le maître du savoir, mais il doit surtout accepter lui-même d’être déchu de la place où le transfert l’avait installé. Lacan en fera l’un des enjeux de la fin de l’analyse avec la destitution du sujet supposé savoir.[6] Une analyse n’aboutit pas à la consécration du psychanalyste comme personnage désormais indispensable ; elle travaille au contraire à rendre possible sa chute.

Voilà peut-être la situation la plus étrange qu’ait inventée une thérapeutique : celui auquel on attribue le pouvoir de guérir doit travailler à perdre le pouvoir qu’on lui attribue.

Il faut pour cela une disposition assez particulière. Les autres professions supportent naturellement que l’expérience augmente leur prestige. Le professeur sait davantage après vingt ans d’enseignement, le chirurgien peut légitimement se féliciter de sa maîtrise, le gouvernant rêve volontiers d’être réélu. L’analyste, lui, est placé devant une exigence contradictoire : acquérir de l’expérience sans transformer cette expérience en certitude sur celui qui lui parle.

Il n’y a donc guère de place en psychanalyse pour celui qui refuse de déchoir.

Un analyste qui ne supporte pas d’être déçu dans le savoir qu’il se prête, déçu dans l’amour qu’on lui adresse, déçu enfin dans l’importance qu’il croyait avoir acquise pour son analysant, risque de devenir précisément ce dont l’analyse devait permettre de se dégager : un maître.

Alors, la psychanalyse est-elle une psychothérapie ?

Probablement, si l’on entend par là qu’elle peut soulager, déplacer un symptôme, permettre à quelqu’un de vivre autrement avec ce qui le faisait souffrir. Mais elle cesse d’être spécifiquement analytique dès qu’elle fait de cette guérison le but qui légitimerait tous les moyens.

Sa singularité est ailleurs.

Elle est peut-être la seule thérapeutique qui demande à celui auquel le transfert attribue un pouvoir de travailler méthodiquement à ne pas le garder.

Le patient vient parfois chercher quelqu’un à qui croire, quelqu’un qu’il suppose savoir ce qui lui arrive et comment l’en délivrer

L’analyste, s’il tient sa place, travaille jusqu’au moment où cette croyance pourra enfin tomber.

Et lui avec.

 

Thierry-Auguste Issachar

* Luke Fildes, Le Médecin (The Doctor), 1891, huile sur toile — Tate, Londres. Domaine public.

 

Références

[1] Sigmund Freud, La question de l’analyse profane (Die Frage der Laienanalyse, 1926), ainsi que la postface de 1927. Freud y défend explicitement l’analyse pratiquée par des non-médecins convenablement formés et critique l’idée que le diplôme médical puisse constituer à lui seul une qualification analytique.

[2] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960), notamment « L’amour courtois en anamorphose » ; voir également Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), où Lacan reprend l’amour courtois comme manière d’organiser le désir autour de l’impossibilité du rapport sexuel.

[3] Jacques Lacan, « La place de la psychanalyse dans la médecine », intervention au Collège de médecine, 16 février 1966.

[4] Sigmund Freud, « Analyse avec fin et analyse sans fin » (Die endliche und die unendliche Analyse, 1937), à propos des trois professions impossibles : gouverner, éduquer et analyser. Freud avait déjà évoqué l’éducation et le gouvernement comme métiers impossibles dans sa préface à August Aichhorn, Jeunesse à l’abandon (1925).

[5] Jacques Lacan, notamment Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), puis les élaborations borroméennes ultérieures sur l’« ex-sistence », à entendre comme ce qui se tient hors tout en soutenant le nouage.

[6] Jacques Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », repris dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, notamment sur le sujet supposé savoir et sa destitution à la fin de l’analyse.