La psychanalyse a introduit une rupture majeure dans l’histoire du savoir :
le sujet n’est pas maître chez lui.

Freud découvre que le lapsus, le rêve, le symptôme sont des formations de savoir.
Un savoir qui parle à l’insu du moi.

« Wo ES war, soll ICH werden. »

Le savoir précède le sujet.
Il le divise.

Lacan radicalise :

Le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant.
Le savoir fonctionne (S1 → S2).
Le sujet ($) en est l’effet.

La Science, au sens structural, est un savoir sans maître.
Mais ce savoir produit du sujet.
Toujours.
Même dans une bévue.

Notre époque introduit une mutation plus inquiétante :
un savoir qui ne produit plus de division.

Ce tournant porte aujourd’hui un nom institutionnel :
la normalisation par la HAS,
la généralisation de l’Evidence Based Medicine,
l’extension des recommandations normatives en santé mentale.

Il ne s’agit plus d’entendre un sujet.
Il s’agit d’appliquer un protocole.

Scores.
Check-lists.
Arbres décisionnels.
Algorithmes.

La souffrance psychique devient trouble objectivable.
Le trouble devient catégorie.
La catégorie devient procédure.

On ne demande plus :
« Que dit ce symptôme ? »
mais :
« Quelle prise en charge validée par les données probantes ? »

La parole devient variable parasite.
Le récit devient biais méthodologique.

Le cas remplace le sujet.

La psychopathologie se transforme en gestion des conduites.

La prétendue neutralité scientifique masque un déplacement radical :
la division subjective devient anomalie à corriger.

La norme ne discute pas.
Elle classe.

La recommandation ne questionne pas.
Elle prescrit.

Dans ce contexte, la psychosomatique prend une valeur d’indice politique.

Une patiente connaît parfaitement ses marqueurs biologiques.
Aucun espace pour son histoire.

Un homme correspond aux critères d’adaptation professionnelle.
Sa peau s’enflamme.

Une cadre ne présente aucun facteur de risque psychologique objectivable.
Son corps se désorganise.

Rien ne manque dans les protocoles.
Rien n’échappe aux statistiques.

Et pourtant le corps écrit.

La psychosomatique n’est pas un langage du corps.
Elle est le corps
lorsque le langage n’a plus lieu.

Lorsque la division n’est plus accueillie,
elle ne disparaît pas.
Elle se déplace.

La normalisation psychopathologique ne produit pas des sujets responsables.
Elle produit des sujets conformes.

Et lorsque la conformité échoue,
le réel revient sans médiation.

La violence de cette mutation est douce.
Elle parle d’efficacité, de qualité, de sécurité.
Elle invoque la science.

Mais elle efface silencieusement la place où un sujet peut advenir.

Un savoir sans maître pouvait encore produire du sujet —
c’était la découverte de Lacan.

Un savoir sans division
produit de la conformité
ou du corps en souffrance.

La question n’est pas d’opposer la psychanalyse à la science.
La question est de savoir si la science accepte encore d’être divisée.

Lorsque la recommandation remplace l’écoute,
lorsque la statistique remplace l’adresse,
le corps devient le dernier lieu de l’événement.

Nous entrons dans une psychopathologie d’État
où l’idéal n’est plus la subjectivation
mais l’adaptation.

La psychanalyse, si elle veut subsister,
doit maintenir ce que la norme élimine :
la division.

Non pour refuser le savoir,
mais pour rappeler qu’un savoir qui ne produit plus de sujet
cesse d’être science
et devient gestion du vivant.

Un monde saturé de recommandations
où l’après-coup ne trouve plus place.

Un évangile sans Jean.

 

Thierry-Auguste Issachar