Le nom propre paraît être ce qu’il y a de plus simple. Rien ne semble plus évident que ce signifiant qui nous désigne, nous accompagne, nous précède et nous survit. Chacun porte un nom comme il porte un visage. On croit qu’il sert seulement à identifier un individu, à le distinguer des autres, à l’inscrire dans une filiation, une adresse, un état civil. Le nom propre semble être le signifiant le plus pauvre, le plus docile, le plus transparent. Il voudrait seulement dire : c’est lui, c’est elle, c’est celui-là.
C’est précisément là que commence l’erreur.
Le nom propre ne désigne pas simplement un sujet. Il le prend dans le langage. Il ne vient pas coller une étiquette sur un individu déjà constitué ; il introduit cet individu dans une chaîne signifiante qui le précède, le dépasse, l’appelle et parfois l’emprisonne. On croit porter son nom. Il arrive plus souvent qu’on soit porté par lui, ou écrasé sous lui. Le nom propre n’est pas le vêtement neutre du sujet ; il est l’un des premiers lieux où le sujet découvre qu’il n’est pas maître de ce qui le représente.
Lacan formule la chose avec une précision décisive : le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. Il ne représente pas un signifié. Il ne renvoie pas tranquillement à une essence, à une chose ou à une identité. Il représente, déplace, inscrit, fait passer le sujet d’une place à une autre. Or le nom propre est peut-être le point le plus sensible de cette opération, parce qu’il donne l’illusion de désigner directement celui qui le porte, alors qu’il ne cesse de le représenter pour d’autres signifiants : une origine, une faute, une religion, une classe, une dette, une honte, une lignée, une suspicion.
Le nom propre n’est jamais seul. Il appelle autour de lui tout un cortège. Il suffit parfois d’un nom pour que surgissent une histoire, une gloire, une menace ou une condamnation. Dans une famille, il peut être une dette. Dans une administration, une catégorie. Dans une cour d’école, une moquerie. Dans une époque persécutrice, une preuve à charge. Dans une cure, une énigme. Ce n’est donc pas son sens qui importe d’abord, mais sa place. Le nom propre est topologique : il borde, relie, noue, ferme, troue, ouvre. Il est à la fois ce qui m’appartient le plus intimement et ce qui vient le plus radicalement de l’Autre.
Car la première coupure vient toujours de l’Autre. Avant même que le sujet puisse parler en son nom, il est nommé. Avant même qu’il puisse répondre, on l’appelle. Avant même qu’il puisse dire « je », un signifiant a déjà découpé une place pour lui dans le discours familial, social, historique. Le nom propre est cette première scansion de l’Autre. Il tombe sur le sujet comme une marque. Il le fait entrer dans une pente glissante où un signifiant le représente pour un autre signifiant, puis pour un autre encore, et ainsi de suite. C’est ainsi qu’un nom devient une histoire, qu’une histoire devient un destin, qu’un destin devient parfois une prison.
La psychanalyse ne produit donc pas la coupure originaire. Elle arrive après. Elle arrive lorsque le sujet est déjà pris dans les scansions de l’Autre, déjà noué à des mots qui l’ont précédé, déjà représenté par des signifiants dont il ignore souvent la puissance. L’analyse ne coupe pas comme l’Autre a coupé. Elle ne nomme pas pour assigner. Elle ne vient pas remplacer une sentence par une autre. Elle vient plutôt poinçonner la chaîne, y introduire des trous, des intervalles, des respirations. Elle ne délivre pas le sujet du langage ; elle l’aide à ne plus être entièrement confondu avec ce que le langage a fait de lui.
C’est pourquoi la psychanalyse ne peut pas traiter le nom propre comme un simple renseignement. Dans une cure, le nom n’est pas seulement ce que l’on inscrit au début d’un dossier. Il est souvent un hiéroglyphe. Il faut savoir comment il a été donné, par qui, en mémoire de qui, contre qui, pour réparer quoi, pour effacer quoi. Il faut entendre comment il résonne, comment il a été prononcé, écorché, honteusement porté ou orgueilleusement revendiqué. Il faut repérer à quels autres signifiants il s’accroche. Un prénom peut porter un mort. Un nom de famille peut transporter un exil. Un nom marital peut voiler une disparition. Un nom d’emprunt peut protéger autant qu’il trahit.
Champollion n’a pas déchiffré les hiéroglyphes en devinant vaguement leur sens. Il a pu commencer à les lire parce qu’il a reconnu les noms propres sur la pierre de Rosette. Les cartouches royaux, les noms de Ptolémée et de Cléopâtre, ont servi de points d’ancrage dans une écriture encore obscure. Le nom propre fut la porte d’entrée du déchiffrement. Il ne livrait pas tout, mais il indiquait où commencer. Il donnait une place à ce qui, jusque-là, demeurait illisible.
Il en va de même dans l’analyse. Le nom propre est souvent le cartouche du sujet. Il ne dit pas toute la vérité, mais il peut permettre d’entrer dans son écriture. À partir de lui, le symptôme, les répétitions, les choix amoureux, les hontes, les fidélités malheureuses et les destins familiaux peuvent commencer à se lire autrement. Encore faut-il ne pas croire que le nom nomme simplement celui qui le porte. Il faut le traiter comme un signe placé sur une pierre obscure : non pas pour le traduire trop vite, mais pour situer la place d’où il commande une chaîne.
Le film Monsieur Klein, de Joseph Losey avec Alain Delon, donne à cette logique une puissance presque clinique. Nous sommes à Paris, en 1942, sous l’Occupation. Robert Klein, marchand d’art élégant et sans scrupules, profite de la détresse des Juifs contraints de vendre leurs biens avant de fuir. Il vit dans le confort, dans la froideur mondaine, dans l’illusion de n’être concerné par rien. Puis un exemplaire des Informations juives est glissé sous sa porte. Un autre Robert Klein, juif ou supposé tel, semble avoir fait parvenir son nom jusqu’à lui. À partir de cet instant, tout bascule.
Peu importe d’abord que Robert Klein soit juif ou non. Ce qui compte est que le signifiant Klein commence à le représenter pour un autre signifiant : juif. Le nom propre cesse d’être une identification administrative ; il devient une assignation. Il ne renvoie plus à une essence, mais produit une série d’effets dans le champ de l’Autre. Il attire l’attention, suscite la suspicion, déclenche l’enquête, provoque la saisie, ouvre la voie à la déportation. Le sujet croyait avoir un nom ; il découvre que son nom circule sans lui, parle sans lui, agit contre lui.
Tout le film repose sur cette topologie inquiétante. Il y a deux Robert Klein, mais ils ne se rencontrent jamais. L’un cherche l’autre, le suit, le traque, croit pouvoir s’en distinguer, puis se trouve peu à peu aspiré par la place que l’autre occupait. Le nom propre fonctionne comme une bande de Möbius : ce qui semblait extérieur revient à l’intérieur ; ce qui semblait appartenir à un autre devient la vérité persécutrice du sujet. Robert Klein veut prouver qu’il n’est pas celui que l’administration soupçonne. Mais plus il cherche à se dégager du signifiant, plus il s’y enfonce. Le nom le précède, le double, le rattrape.
La scène finale est terrible. Dans le stade transformé en camp de transit, les haut-parleurs appellent « Robert Klein ». Un homme lève le bras. Le marchand d’art, qui pourrait encore tenter de se sauver grâce à un certificat de catholicité, suit pourtant le mouvement. Il marche vers le quai, vers le train, vers l’autre Klein qu’il ne rencontrera jamais. Le nom propre a produit son trou. Il a défait la séparation imaginaire entre le persécuteur indifférent et le persécuté. Robert Klein est emporté par le signifiant même dont il voulait se distinguer. Il ne devient pas juif par essence ; il devient juif dans le discours de l’Autre. Et cela suffit à faire destin.
C’est là toute la violence du signifiant. Il n’a pas besoin d’être vrai pour produire ses effets. Il suffit qu’il soit pris dans une chaîne suffisamment puissante. Le sujet peut protester, prouver, démentir, expliquer ; il reste pris dans le réseau où son nom l’a inscrit. La psychanalyse commence précisément là où le sujet découvre qu’il ne suffit pas de dire « ce n’est pas moi » pour sortir de ce qui le représente.
Mais l’analyse n’est pas une administration persécutrice. Elle n’assigne pas le sujet à son nom ; elle tente au contraire de faire apparaître l’écart entre le sujet et les signifiants qui le tiennent. Elle ne demande pas seulement : que signifie votre nom ? Elle demande plutôt : pour quel autre signifiant votre nom vous représente-t-il ? À quelle place vous met-il ? Quelle dette vous fait-il payer ? Quelle honte vous fait-il porter ? Quelle fidélité vous impose-t-il ? Quelle jouissance protège-t-il ?
La topologie du nom propre est donc essentielle parce que le sujet n’est pas simplement derrière son nom, comme une substance cachée derrière un voile. Il est pris dans les effets de surface, de bord, de retournement et de trou que ce nom organise. Le nom vient de l’extérieur, mais touche au plus intime. Il est public, mais il blesse dans le secret. Il semble stable, mais change de valeur selon le lieu d’où il est prononcé. Il est reçu de l’Autre, mais finit par donner au sujet l’illusion d’une identité propre.
La psychanalyse vient poinçonner cette illusion. Elle ne remplace pas une identité par une autre. Elle ne dit pas : vous croyiez être ceci, mais vous êtes cela. Elle fait plutôt entendre que le nom ne contient pas l’être. Elle introduit des trous dans la continuité du roman familial. Elle sépare le nom propre de la destinée imaginaire qu’il avait fini par commander. Elle permet au sujet de lire son nom au lieu de seulement le porter.
C’est en cela que la psychanalyse traite l’effet de signifiant. Elle sait que les mots touchent au corps, qu’ils font symptôme, qu’ils fabriquent des destins. Mais elle sait aussi qu’un signifiant n’est jamais tout seul. Il ne vaut que par sa place dans une chaîne. Si l’on modifie sa place, si l’on introduit un poinçonnage, si l’on fait apparaître le trou qu’il recouvrait, alors son effet peut changer.
Le nom propre est donc à la fois la première aliénation et la première chance. Il enferme, mais il indique le point d’entrée. Il fait destin, mais il permet le déchiffrement. Comme sur la pierre de Rosette, il faut commencer par les noms propres, parce que c’est là que l’écriture inconnue du sujet consent parfois à livrer son alphabet.
Un sujet ne se délivre jamais totalement de son nom. Mais il peut apprendre à ne plus mourir sous lui. Il peut cesser de croire que son nom est son essence. Il peut entendre qu’il n’est qu’un signifiant, certes puissant, parfois terrible, mais pris dans une chaîne que la cure peut trouer.
Et peut-être qu’à cet endroit précis, dans cette mince perforation de la chaîne, entre le nom et l’être, entre le signifiant et le destin, entre la scansion ravageuse de l’Autre et le poinçon discret de l’analyse, commence quelque chose comme une liberté, comme un savoir y faire avec son nom.
Thierry-Auguste Issachar
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