Certains aphorismes de Lacan traversent le temps comme des provocations permanentes.
Des phrases que l’on cite souvent avant même de les comprendre.
« La femme n’existe pas » appartient à celles-là.

On a voulu y voir du mépris, du cynisme, parfois même une déclaration de guerre adressée aux femmes elles-mêmes. Pourtant, Lacan ne disait rien de tel. Il ne parlait pas des femmes réelles. Il parlait d’autre chose : de cette impossibilité structurelle à saisir « La Femme » comme une totalité, une essence stable, un universel pleinement représentable.

Autrement dit : il n’existe pas de signifiant capable de dire une fois pour toutes ce qu’est une femme.

Et c’est précisément pour cette raison qu’elle devient l’un des grands objets de la fiction humaine.

Car le matériau véritable de la psychanalyse n’est pas la réalité objective.
C’est la vérité du sujet.

Or cette vérité n’apparaît jamais à découvert. Elle avance masquée, déplacée, déformée, poétisée. Elle se raconte à travers des rêves, des symptômes, des lapsus, des fantasmes, des récits amoureux, des inventions délirantes. Elle emprunte sans cesse les chemins de la fiction.

Freud l’avait compris très tôt.
C’est même ce qui explique son rapport si singulier à la littérature.

Alors que la psychologie scientifique de son époque cherchait des classifications, des mesures, des normalisations, Freud allait lire les poètes. Il y cherchait moins des histoires que des lois de fonctionnement de l’âme humaine. Il savait que les écrivains avaient souvent plusieurs décennies d’avance sur les savants parce qu’ils fréquentaient quotidiennement ce territoire encore inaccessible à la science : l’inconscient.

« Les poètes et les philosophes ont découvert l’inconscient avant moi », écrira-t-il un jour. « Ce que j’ai découvert, c’est la méthode scientifique permettant de l’étudier. »

Cette phrase dit presque tout.

Le poète ne travaille pas avec des concepts.
Il travaille avec des restes.

Un détail.
Une démarche.
Une voix.
Un parfum.
Un fragment de corps.

Jamais avec la totalité.

C’est précisément ce qui fait de lui le meilleur témoin du désir humain.

Car le désir ne saisit jamais l’objet entier. Il procède toujours par fragments, par déplacements, par métonymies. Nous ne tombons jamais amoureux d’une personne « complète ». Nous tombons amoureux d’un éclat. D’une manière de sourire. D’un regard aperçu un soir. D’une façon de marcher. D’un silence. D’un défaut parfois.

Le fétiche commence toujours là.

Et aucun texte ne montre cela avec autant de finesse que la nouvelle de Wilhelm Jensen : Gradiva.

Freud y consacrera un ouvrage entier : Le Délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen.
Ce n’est pas un hasard.

L’histoire est simple.

Norbert Hanold, jeune archéologue solitaire, découvre dans un musée un bas-relief antique représentant une jeune femme marchant d’une étrange façon. Un pied légèrement relevé, presque suspendu dans le mouvement. Ce détail suffit.

Toute sa vie psychique va désormais s’organiser autour de cette image.

Il baptise cette femme « Gradiva » — celle qui marche — puis commence à lui inventer une existence entière. Il imagine qu’elle vivait à Pompéi au moment de l’éruption du Vésuve, qu’elle est morte ensevelie sous les cendres, puis revenue d’entre les morts.

Le délire est lancé.

Freud comprend immédiatement ce qui se joue là.

Hanold ne tombe pas amoureux d’une femme réelle.
Il tombe amoureux d’un vestige.

D’un bas-relief.
D’une trace.
D’une survivance.

Autrement dit : d’un fétiche.

Et c’est précisément ici que la phrase de Lacan prend toute sa portée.

« La femme n’existe pas » signifie peut-être d’abord ceci :
la femme ne peut jamais être saisie autrement que par morceaux.

Par signes.

Par fragments.

Par substitutions imaginaires.

L’homme ne rencontre jamais « La Femme ».
Il rencontre toujours sa propre fiction d’elle.

C’est pourquoi l’amour humain entretient un rapport si intime avec le délire.

Nous croyons aimer une personne alors que nous poursuivons souvent une construction psychique beaucoup plus ancienne. Quelque chose qui vient de loin. De l’enfance. Du rapport à la mère. D’un manque primordial dont nous avons oublié l’origine mais non la trace.

Freud parlera à propos de Gradiva d’« érotomanie fétichiste ».

L’expression est remarquable.

Car le fétiche n’est jamais l’objet lui-même. Il est ce petit morceau chargé de soutenir tout le désir. Un soulier, une voix, une chevelure, un geste, une démarche. Comme si le sujet ne pouvait approcher l’Autre qu’en le réduisant à un détail isolé.

La totalité serait insupportable.

Alors il découpe.

Il cadre.

Il fixe.

Le cinéma tout entier repose d’ailleurs sur cette logique.
Le gros plan amoureux est une opération fétichiste.

On isole une bouche.
Un regard.
Une nuque.
Et soudain le désir surgit.

La femme devient alors moins un être qu’une apparition.

Presque une revenante.

Quelque chose qui revient d’un temps archaïque.

C’est exactement ce qui se produit dans Gradiva. Hanold croit voir revenir une morte antique alors qu’il retrouve simplement Zoé Bertgang, amie d’enfance oubliée et refoulée.

Mais Freud introduit ici une idée capitale : le délire n’est pas seulement une perte de réalité. Il constitue aussi une tentative de guérison.

Le sujet délirant cherche désespérément à reconstruire un lien avec ce qui a été perdu.

Hanold ne devient pas fou par hasard.
Son délire organise le retour du désir refoulé.

L’amour oublié revient sous la forme d’un fantôme antique.

Le symptôme fonctionne toujours ainsi.
Il ne cache pas seulement quelque chose.
Il tente aussi de le sauver.

C’est pourquoi Freud considérait les poètes comme les plus grands cliniciens de l’âme humaine. Ils connaissent intuitivement les lois du rêve, du fantasme et du délire bien avant les psychiatres.

Le poète sait que l’être humain habite ses fictions comme d’autres habitent des maisons.

Il sait que certaines métaphores peuvent devenir plus réelles qu’un événement vécu.

Il sait surtout que l’amour et la folie entretiennent des rapports extrêmement étroits.

Car aimer consiste toujours, dans une certaine mesure, à halluciner quelqu’un.

Lacan ira encore plus loin lorsqu’il affirmera :
« Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre. »

Nous désirons parce que quelque chose, quelque part, continue à nous appeler.

Le drame contemporain commence peut-être précisément lorsque plus rien n’appelle personne.

Lorsque plus aucun manque ne se creuse.

Lorsque tout devient immédiatement consommable, visible, disponible.

Le désir humain ne survit pourtant qu’à travers une certaine distance.
Une opacité.
Un mystère.

C’est pourquoi les grandes figures amoureuses prennent presque toujours une dimension mystique.

On comprend alors mieux pourquoi Lacan faisait volontiers de Tiresias une figure tutélaire du psychanalyste. Tirésias est celui qui a connu les deux positions, masculine et féminine, sans jamais pouvoir réduire l’une à l’autre. Il devient ainsi le témoin d’un impossible savoir sur la jouissance.

Il n’existe pas de formule capable d’épuiser le féminin.

C’est ce que Lacan appellera plus tard le « pas-tout ».

Le féminin désigne précisément ce qui échappe aux totalisations.

Et peut-être est-ce cela qui angoisse tant certains hommes : rencontrer dans la femme quelque chose qui résiste à leur volonté de maîtrise.

Alors ils fabriquent des images.

Des idéaux.

Des mythologies.

Ils sculptent des Galatée comme Pygmalion.

Mais toute création finit parfois par se retourner contre son créateur. Le fétiche se met à vivre seul. La fiction devient créature. Comme l’Hydre de Lerne, chaque tête coupée revient sous une autre forme.

L’homme croit fabriquer son fantasme amoureux.
Puis il découvre qu’il en est prisonnier.

C’est là que la psychanalyse se distingue radicalement de la poésie.

Le poète transforme son délire en œuvre.
L’analyste tente de l’interpréter.

Non pour détruire la fiction — car l’être humain ne peut vivre sans elle — mais pour permettre au sujet de reconnaître la part de vérité qui s’y cache.

Freud le remarquait déjà dans Gradiva : Zoé ne combat jamais frontalement le délire de Hanold. Elle entre doucement dans sa logique. Elle accompagne ses équivoques. Elle laisse le symptôme parler jusqu’à ce qu’il puisse révéler lui-même ce qu’il dissimulait.

Toute psychanalyse procède ainsi.

On ne guérit jamais quelqu’un contre son fantasme.

On l’aide simplement à entendre ce qu’il raconte à travers lui.

Car au fond, le symptôme parle toujours d’amour.

Freud allait même jusqu’à dire que tout traitement analytique constituait une tentative pour libérer un amour refoulé qui avait trouvé refuge dans une formation de compromis.

Derrière les obsessions, les inhibitions, les phobies, les répétitions douloureuses, quelque chose continue souvent à chercher un destin possible.

Et c’est peut-être ici qu’apparaît le véritable sens de cette phrase si célèbre et si mal comprise :

« La femme n’existe pas. »

Non parce que les femmes seraient irréelles.

Mais parce qu’aucun discours ne pourra jamais totalement les enfermer dans une définition stable.

La femme ne peut apparaître qu’à travers des fictions partielles, des signifiants imparfaits, des morceaux de vérité, des fantasmes toujours insuffisants.

Elle demeure, pour chacun, ce point d’énigme autour duquel le désir continue de tourner.

Comme Gradiva avançant dans les ruines de Pompéi.

Mi-femme.

Mi-fantôme.

Mi-souvenir.

Et peut-être faut-il précisément qu’elle échappe un peu pour que le désir humain continue à marcher derrière elle.

 

Thierry-Auguste Issachar

*Bas-relief d’une femme qui marche (« La Gradiva »)