Le cinéma atteint parfois un point de vérité si violent qu’il cesse de raconter une histoire pour venir frapper directement ce que chacun tente de tenir à distance.

Anatomie d’une chute et La Vérité sont de ceux-là.

Deux films séparés par plus d’un demi-siècle.
Deux procès.
Deux femmes accusées.
Deux hommes tombés.

Mais au fond, un seul et même crime : avoir fait chuter l’homme.

Chez HG Clouzot, Dominique (Brigitte Bardot) abat Gilbert.
Chez Justine Triet, Sandra (Sandra Hüller) est soupçonnée d’avoir poussé son mari dans le vide.

Et pourtant ni l’un ni l’autre film ne parlent réellement de meurtre.

Ils parlent du désir.

De cette guerre immémoriale entre un homme qui cherche dans la femme une réponse impossible et une femme dont le désir demeure, lui, structurellement insatisfait.

C’est peut-être là le malentendu originel entre les sexes.

L’homme attend souvent de la femme qu’elle vienne refermer quelque chose. Qu’elle apaise enfin la faille ouverte en lui. Qu’elle le réconcilie avec sa propre insuffisance, avec sa castration, avec cette nostalgie obscure d’un temps où rien ne manquait encore.

La femme, au contraire, rappelle malgré elle que ce manque ne se comblera jamais.

Alors l’homme accuse.

Depuis Adam, c’est toujours le même procès qui recommence.

Ève n’est pas seulement celle qui tente.
Elle est celle qui fait tomber l’homme hors du paradis de son innocence. Celle qui l’introduit au désir, donc au manque, à la division, à la mort.

Depuis des millénaires, l’homme rêve qu’avant la femme existait un état intact de lui-même.

Comme si elle avait créé la blessure alors qu’elle ne fait que la révéler.

C’est exactement ce qui traverse ces deux films avec une cruauté magnifique.

Samuel comme Gilbert chutent bien avant leur mort.
L’un, Samuel (Anatomie d’une chute), se vide lentement de son désir
L’autre, Gilbert (La Vérité), s’effondre de ne pouvoir posséder vraiment ce qu’il croyait aimer.

Et face à eux se tiennent deux femmes qui ont en commun une même faute : continuer à désirer.

Sandra (Sandra Hüller) travaille, écrit, avance.
Dominique (Brigitte Bardot) aime, jouit, brûle.

Elles ne sont pas seulement féminines.
Elles deviennent presque masculines dans l’économie fantasmatique des hommes qui les regardent.

Dominique porte d’ailleurs ce trouble jusque dans son prénom : prénom d’homme et de femme à la fois. Comme si Clouzot avait déjà compris que cette femme sexuelle débordait les limites rassurantes de la féminité attendue, de la féminité bourgeoise. Elle désire comme un homme, circule comme un homme, choisit comme un homme, refuse surtout d’occuper la place passive où la société voudrait la maintenir.

Et c’est précisément cela qui devient insupportable.

Car une femme qui désire expose toujours l’homme à sa propre insuffisance.

Chez Samuel, quelque chose est déjà détruit : écrivain empêché face au succès de sa femme, père écrasé par la culpabilité liée à l’accident de son fils, homme incapable désormais d’habiter sa propre place.

Sandra devient alors moins la cause de sa chute que le miroir vivant de son effondrement.

Le couple apparaît ici dans sa vérité la plus nue : non pas l’union harmonieuse de deux êtres, mais la rencontre explosive de deux manques irréconciliables.

D’un côté, un homme poursuivant désespérément une jouissance impossible.
De l’autre, une femme dont le désir ne trouve jamais d’objet capable de la satisfaire entièrement.

Entre les deux : le ressentiment.

Puis la culpabilité.

Puis le procès.

Car la société ne juge jamais seulement un crime.
Elle cherche toujours à savoir qui a fait tomber l’homme.

Hier sorcière.
Aujourd’hui femme toxique, manipulatrice, narcissique.

Les noms changent.
Le scénario demeure.

Et c’est là que le film de Triet devient immense.

Parce qu’il refuse précisément de trancher.

La vérité psychique n’est jamais une vérité judiciaire.

Le témoignage final de l’enfant ne prouve pas seulement qu’un homme ait pu se suicider.

Il révèle quelque chose de beaucoup plus cruel : un homme peut organiser sa propre chute de manière à ce qu’une femme en porte toute la faute à sa place.

Samuel tombe.
Mais il laisse derrière lui une femme condamnée à devenir suspecte pour toujours.

Comme si son dernier acte consistait encore à transformer sa propre destruction en accusation contre elle.

Et c’est exactement là que le film touche au mythe biblique.

Depuis Adam, l’homme tombe et accuse la femme de l’avoir fait chuter.

Peu importe qu’elle soit innocente.
Il suffit qu’elle ait désiré.
Qu’elle ait cessé d’être rassurante.
Qu’elle ait rappelé à l’homme son manque, sa faiblesse, sa dépendance, sa castration.

Ainsi recommence ce vieux procès d’Ève comme cause de la chute d’Adam

Car ce que certains hommes ne pardonneront jamais aux femmes, ce n’est pas de les avoir faits tomber.

C’est d’avoir osé leur révéler qu’ils étaient déjà tombés depuis longtemps.

 

Thierry-Auguste Issachar

*la tentation d’Eve ou la pomme d’Adam