« La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir. Si vous n’y croyiez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? »
Cette phrase de Lacan semble d’abord paradoxale.
Nous croyons volontiers que ce qui rend l’existence difficile est la perspective de la mort. Pourtant Lacan suggère exactement l’inverse : ce qui nous permet de vivre est peut-être précisément d’y croire.
Car personne ne sait qu’il va mourir.
Nous savons que les autres meurent. Nous avons vu disparaître des parents, des amis, des amours. Nous avons accompagné des cercueils, entendu des oraisons funèbres, contemplé des photographies devenues les seuls vestiges d’une présence. Mais notre propre mort demeure une expérience impossible. Nous pouvons l’imaginer, la redouter ou la nier ; nous ne pouvons pas la connaître.
La mort n’est donc pas un savoir.
Elle est une croyance.
Et cette croyance joue dans nos existences un rôle plus important qu’il n’y paraît.
Car ce qui donne sa forme à une vie n’est pas son commencement mais sa fin. Nous ne comprenons jamais vraiment une histoire depuis son origine. Nous la comprenons depuis son terme. Ce n’est qu’à la dernière page qu’un roman révèle son architecture. Ce n’est qu’au moment où le rideau tombe qu’une tragédie dévoile sa nécessité.
Les anciens avaient un mot pour désigner cela : le destin.
Le destin n’était pas une puissance mystérieuse suspendue au-dessus des hommes. Il était ce qui transformait une suite d’événements en histoire. Il était cette lumière discrète projetée depuis la fin sur l’ensemble d’une existence.
Œdipe n’est pas tragique parce qu’il souffre davantage que les autres. Il l’est parce que tout, dans sa vie, semble progressivement converger vers un même point. Antigone n’est pas une héroïne parce qu’elle se révolte. Elle l’est parce qu’une fidélité secrète oriente chacun de ses actes jusqu’à sa mort.
Le destin donne une direction.
Il permet à une existence d’aller quelque part.
Or c’est peut-être cela que notre époque est en train de perdre.
Nous continuons bien sûr à mourir. Mais nous croyons de moins en moins à ce qui donne une forme à cette fin. Pendant des siècles, les religions, les mythes, les idéologies et même l’idée de progrès reliaient la vie à quelque chose qui la dépassait. La mort n’était pas seulement un arrêt ; elle trouvait sa place dans un récit plus vaste.
Aujourd’hui, tout se passe comme si nous cherchions à l’effacer. Nous la repoussons, la médicalisons, la masquons derrière les écrans et les statistiques. Non seulement nous ne voulons plus mourir, mais nous ne voulons plus que la mort signifie quoi que ce soit.
Et lorsqu’une civilisation cesse de croire à la fin, elle devient incapable de produire du destin.
Alors apparaît la série.
Il n’est sans doute pas anodin que notre époque ait fait de la série sa forme narrative privilégiée. Là où le destin conduit vers un dénouement, la série organise le report indéfini de toute conclusion. Chaque épisode appelle le suivant. Chaque saison prépare une nouvelle saison. Rien ne doit véritablement s’achever.
Les plateformes TV type Netflix n’ont pas créé cette logique ; elles l’ont simplement portée à son point de perfection.
Et ce qui vaut pour les écrans vaut souvent pour nos existences.
Les amours deviennent sérielles.
Les carrières deviennent sérielles.
Les indignations deviennent sérielles.
Parfois même les identités.
Nous passons d’une expérience à l’autre avec l’espoir que la suivante contiendra enfin ce que la précédente promettait déjà.
Freud avait donné un nom à cette logique : la compulsion de répétition.
Mais il est possible que cette répétition soit devenue aujourd’hui bien davantage qu’un phénomène individuel. Comme si une civilisation entière s’était mise à répéter faute de savoir conclure.
C’est peut-être cela que raconte la figure contemporaine de Sisyphe.
Non plus le héros antique défiant les dieux, mais un Sisyphe sans ciel, poussant sa pierre sans savoir à quelle histoire elle appartient. Une relation, puis une autre. Une vidéo, puis une autre. Une jouissance, puis une autre encore.
La pierre continue de rouler.
Mais la montagne semble avoir disparu.
Pourtant il serait trop simple de voir dans cette répétition un pur épuisement.
Car on ne recommence jamais sans raison.
Toute répétition est aussi la trace d’une attente.
Toute série est peut-être la nostalgie d’un événement.
Comme si le sujet cherchait encore, à travers le retour du même, ce qui pourrait enfin interrompre la répétition et donner une forme à son existence.
Car les hommes ne souffrent pas seulement de leurs symptômes.
Ils souffrent souvent davantage de ne plus savoir où leur histoire va.
C’est peut-être en cela que la mort demeure du domaine de la foi.
Non parce qu’elle nous menace.
Mais parce qu’elle continue, silencieusement, à soutenir la possibilité même d’un destin.
Encore faut-il y croire…
Thierry-Auguste Issachar