Dans un texte aussi bref que vertigineux, Freud remarque que certains mots primitifs possédaient autrefois deux sens opposés. Le même terme pouvait désigner une chose et son contraire. Fort et faible. Sacré et maudit. Dedans et dehors. Proche et lointain.
Comme si, à l’origine, les contraires n’étaient pas encore séparés.
Cette remarque paraît d’abord n’intéresser que les linguistes. Elle touche pourtant à quelque chose de beaucoup plus fondamental. Car la véritable question est moins celle du langage que celle de la civilisation elle-même : qu’est-ce qui vient séparer ce qui, au départ, ne l’était pas ? Qu’est-ce qui fait qu’un mot cesse de vouloir dire simultanément une chose et son contraire ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant cesse d’être confondu avec sa mère, qu’un homme cesse d’être une femme, qu’un sujet cesse d’être tout ?
Pendant longtemps, la civilisation a répondu : le père.
Et il est vrai que la fonction paternelle a longtemps incarné ce pouvoir de séparation. Le père venait distinguer, interdire, introduire une limite. Il rappelait que tout n’était pas possible, que tout n’était pas permis, que tout n’était pas confondu.
Mais le père n’était que le représentant visible d’une opération plus fondamentale encore.
Cette opération, Lacan lui donnera finalement un nom simple et redoutable : le non-rapport sexuel.
L’homme et la femme ne sont pas deux moitiés destinées à se retrouver. Ils ne sont pas les fragments dispersés d’une unité perdue. Ils ne forment pas un Un qui aurait été brisé puis condamné à se reconstituer. Quelque chose résiste irréductiblement à leur rencontre. Quelque chose manque toujours. Quelque chose ne cesse de ne pas s’écrire.
Et c’est précisément cette impossibilité qui rend le désir possible.
Sans cet écart, sans ce défaut de recouvrement, sans ce malentendu fondamental qui habite toute rencontre humaine, il n’y aurait ni amour, ni parole, ni civilisation. Il n’y aurait que la fusion ou la confusion.
Le véritable tiers séparateur n’est donc pas d’abord une personne. Il est ce manque lui-même. Il est ce vide qui empêche les choses de se confondre. Il est ce rien étrange grâce auquel les différences peuvent apparaître.
Adam et Ève ne sont pas séparés parce qu’une autorité s’interpose entre eux. Ils sont séparés parce qu’aucune rencontre ne peut abolir entièrement ce qui les distingue. Le tiers n’est pas entre eux. Le tiers est ce qui manque à leur rencontre.
Toute civilisation repose peut-être sur cette opération discrète qui consiste à transformer un en trois. À partir de deux termes qui pourraient se confondre, elle introduit un écart. Non pas une frontière mais un vide. Non pas un obstacle mais une différence. Ce vide est invisible et pourtant tout dépend de lui. C’est lui qui permet au langage de fonctionner, au désir de circuler et aux hommes de ne pas se dévorer les uns les autres.
Or ce vide produit une conséquence décisive : si quelque chose manque toujours à la rencontre, alors quelque chose reste toujours dû.
C’est ici qu’apparaît la dette symbolique.
Le paranoïaque et le névrosé se distinguent peut-être d’abord par leur manière d’habiter cette dette.
Le paranoïaque prend les mots au pied de la lettre. Le discours est pour lui du comptant. Une parole doit correspondre exactement à ce qu’elle dit. Une promesse doit être tenue. Une dette doit être remboursée. Un compte doit être soldé. Rien ne doit rester en suspens.
Le monde paranoïaque est un monde sans crédit.
C’est pourquoi il devient si facilement persécuteur et persécuté. Car aucune parole humaine ne peut satisfaire une telle exigence. Toute parole comporte une part d’équivoque. Toute promesse contient une part d’impossible. Toute rencontre repose sur un malentendu. Le langage n’est pas une comptabilité. Il est fait de déplacements, d’approximations, de sous-entendus et d’oublis.
Le névrosé, lui, procède autrement. Il fait crédit.
Il prête à l’Autre une intention qu’il ne possède peut-être pas. Il attend une reconnaissance qui ne viendra jamais tout à fait. Il espère un amour qui restera toujours partiellement insatisfait. Il vit dans la créance. Et c’est précisément pour cela qu’il se sent si souvent trompé.
Le névrosé est un créancier malheureux. Il réclame à l’Autre quelque chose qui lui manque depuis toujours. Mais l’Autre ne l’a jamais possédé.
C’est là toute l’affaire.
La dette symbolique n’est pas une dette réelle. Personne ne peut la rembourser. Aucun amour. Aucun succès. Aucune reconnaissance. Aucune analyse. Car ce qui est dû n’est pas un objet. Ce qui est dû, c’est le rapport lui-même.
Or le rapport n’existe pas.
Quelque chose manque toujours.
Et c’est précisément parce que quelque chose manque toujours que les hommes parlent, aiment, écrivent, transmettent et désirent.
Notre époque semble pourtant de plus en plus tentée par la solution paranoïaque.
Jamais les hommes n’ont autant exigé des comptes. Jamais ils n’ont autant voulu que chaque parole corresponde exactement à elle-même, que chaque promesse soit tenue à la lettre, que chaque dette soit réparée, que chaque faute soit identifiée, reconnue et compensée.
Le crédit symbolique se retire progressivement de la circulation.
La parole ne vaut plus comme promesse mais comme preuve. On ne demande plus ce qu’un homme a voulu dire ; on lui rappelle ce qu’il a dit. Une phrase prononcée il y a vingt ans peut revenir comme une dette impayée. Une maladresse devient une culpabilité. Une ambiguïté devient un aveu.
Comme si l’on pouvait enfin purifier le langage de son équivoque.
Comme si le malentendu constituait une anomalie alors qu’il est la condition même de toute parole.
Le paradoxe est que cette quête de transparence produit exactement l’inverse de ce qu’elle promet. Plus une société exige que tout soit explicite, plus elle devient persécutrice. Plus elle cherche à solder les comptes, plus elle découvre de nouvelles dettes. Plus elle veut supprimer les zones d’ombre, plus elle multiplie les soupçons.
Une société sans crédit devient rapidement une immense comptabilité morale.
Chacun y devient simultanément créancier et débiteur. Chacun surveille les dettes des autres tout en craignant que les siennes soient révélées. Le monde se peuple alors de procureurs sans indulgence et d’accusés sans rémission.
Or désirer suppose toujours une part de crédit.
Aimer, c’est faire crédit à l’autre.
Parler, c’est faire crédit au langage.
Vivre, c’est faire crédit à l’avenir.
Le paranoïaque, lui, réclame des garanties. Il exige des preuves. Il veut des certitudes. Mais une existence entièrement garantie est une existence où plus rien ne circule. Plus de risque. Plus d’attente. Plus de surprise. Plus de désir.
Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir comment solder nos dettes, mais comment apprendre à vivre avec ce qui ne sera jamais réglé.
Car la civilisation n’a probablement pas commencé lorsque les hommes ont appris à compter.
Elle a commencé lorsqu’ils ont accepté qu’une part essentielle de l’existence échappe à toute comptabilité.
Thierry-Auguste Issachar