Il fut un temps où les hommes savaient encore pourquoi ils dansaient.

Les fêtes n’étaient pas de simples divertissements destinés à rompre l’ennui des semaines de travail. Elles ouvraient une brèche dans le monde ordinaire. Elles rattachaient les corps à quelque chose de plus ancien qu’eux-mêmes : un récit, une dette, une transmission, une parole venue des dieux, des ancêtres ou des morts. Même les rites les plus violents possédaient alors une fonction symbolique. Le sacrifice, la transe, l’ivresse, les processions ou les initiations n’étaient jamais de simples décharges pulsionnelles. Ils donnaient une forme au mystère humain.

Nos sociétés modernes continuent pourtant de produire des rites à une vitesse vertigineuse.

Mais ces rites semblent désormais chercher les mythes qui leur manquent.

C’est peut-être là l’une des grandes caractéristiques de notre époque. Jadis les mythes produisaient les rites. Aujourd’hui ce sont les rites qui cherchent désespérément à redevenir mythes.

Les rave parties offrent sans doute l’image la plus frappante de ce renversement. Des milliers de corps y dansent jusqu’à l’épuisement dans une sorte de transe hypnotique où les frontières individuelles semblent momentanément se dissoudre. Difficile de ne pas penser ici aux anciennes célébrations de Dionysos : même ivresse collective, même suspension provisoire des hiérarchies, même tentative d’arracher le sujet au poids du quotidien.

Mais quelque chose s’est déplacé.

Les Bacchantes savaient encore au nom de quel dieu elles entraient dans la nuit. Nos fêtes modernes, elles, semblent souvent chercher leur propre divinité sans parvenir tout à fait à la nommer.

Le rite demeure.
Le mythe hésite.

Et pourtant il serait trop simple de ne voir là qu’un effondrement. Car si les anciens récits se sont épuisés, cela ne signifie pas nécessairement que l’être humain ait perdu tout besoin de sacré. Peut-être sommes-nous simplement entrés dans une époque où les mythes restent encore à inventer.

Nos addictions elles-mêmes pourraient alors apparaître autrement.

On les décrit volontiers comme des dérèglements purement biologiques ou comportementaux. Mais il est frappant de voir à quel point elles prennent souvent la forme de véritables rituels : répétition des gestes, attente de la montée, préparation minutieuse, communauté provisoire, moments d’extase suivis d’effondrement. Quelque chose insiste à travers elles qui dépasse largement la simple recherche de plaisir.

Freud l’avait déjà aperçu dans la compulsion de répétition. Le sujet recommence parfois des conduites qui ne lui procurent même plus de satisfaction véritable. Comme si derrière l’objet consommé se poursuivait obscurément une autre quête.

Peut-être nos addictions sont-elles des rites privés qui cherchent encore leur mythe.

Car l’homme supporte difficilement une jouissance purement mécanique. Même lorsqu’il croit ne chercher qu’un produit, un écran, une drogue, une rencontre sexuelle ou une excitation immédiate, il tente souvent d’y retrouver autre chose : une intensité, une présence au monde, une sortie provisoire du sentiment d’insignifiance moderne.

Ce qui épuise peut-être tant notre époque n’est pas seulement l’excès de jouissance mais l’absence de récit capable encore de lui donner une forme.

Nous continuons pourtant de faire tenir le monde par une multitude de petits rites quotidiens : travailler, sortir, consommer, faire du sport, défiler sur les réseaux sociaux, organiser des fêtes, multiplier les rencontres, remplir les agendas. Mais beaucoup éprouvent obscurément le sentiment que ces gestes tournent parfois à vide, comme des cérémonies dont le sens se serait retiré en silence.

Il arrive alors que le sujet contemporain éprouve cette étrange fatigue que les anciens nommaient acédie : non pas une simple tristesse, mais l’impression que quelque chose du désir collectif s’est affaibli.

On travaille.
On produit.
On consomme.
On jouit.
Mais sans toujours savoir au nom de quoi.

C’est ici que la psychanalyse rencontre peut-être quelque chose de très précieux pour notre temps.

Car Freud n’a jamais réduit le symptôme à un simple dysfonctionnement qu’il faudrait supprimer. Le symptôme parle. Même l’addiction, même la répétition la plus destructrice, même l’excès pulsionnel témoignent encore d’une tentative du sujet pour traiter quelque chose de son désir.

Le symptôme est déjà une invention.

Et il n’est pas impossible qu’une civilisation puisse elle aussi réinventer les récits capables de donner forme à ses nouveaux rites.

Après tout, les mythes n’ont jamais été des vérités scientifiques. Ils étaient des manières collectives d’habiter le mystère humain. Ils donnaient une représentation au désir, à la sexualité, à la mort, à la transmission, à la différence des générations ou à l’énigme du féminin.

Or notre époque supporte de plus en plus difficilement l’existence même du mystère. Tout doit désormais être visible, expliqué, sécurisé, transparent. Là où les anciennes civilisations acceptaient qu’une part du réel demeure opaque, la modernité rêve souvent d’un monde entièrement administrable.

La sexualité contemporaine illustre parfaitement ce déplacement. La généralisation de la contraception et des protections sanitaires a profondément transformé le rapport symbolique au sexe. Il ne s’agit évidemment pas ici d’en nier les bénéfices immenses. Mais il serait naïf de croire qu’une telle mutation demeure sans effets psychiques.

Pendant des siècles, l’acte sexuel restait entouré d’incertitudes : grossesse, filiation, dette familiale, interdits religieux, transmission du nom, peur de la maladie, mystère de la naissance. Toute une mythologie accompagnait encore la rencontre des corps.

Notre époque tend au contraire vers une sexualité de plus en plus sécurisée, maîtrisée, organisée, protégée contre toute conséquence imprévisible.

Comme si le désir humain pouvait enfin devenir un échange sans risque.

Or le désir ne survit jamais tout à fait à la disparition du risque symbolique.

Car ce qui fait désirer un être humain n’est pas seulement la satisfaction possible, mais aussi ce qui lui échappe encore.

Freud avait déjà aperçu quelque chose de cette énigme dans l’hystérie. Il observait que certaines jeunes filles très garçonnières durant l’enfance devenaient hystériques au moment de la puberté. Comme si le surgissement du féminin imposait soudain un immense travail de refoulement et de réorganisation pulsionnelle.

L’hystérique ne cesse précisément de maintenir vivante une question que notre époque aimerait parfois abolir :
Que veut une femme ?

Or le drame contemporain n’est peut-être pas tant d’avoir perdu la réponse que de vouloir supprimer la question elle-même.

Nous supportons de moins en moins les zones d’ombre. Chacun réclame désormais des réponses définitives sur son identité, son désir, sa jouissance, sa place dans le regard de l’Autre. Mais aucun être humain ne peut durablement vivre dans un monde totalement désénigmé.

Car le désir naît précisément de ce qui ne se laisse pas réduire entièrement au savoir.

C’est pourquoi les anciens mythes gardaient une fonction essentielle. Ils protégeaient les sujets contre une confrontation trop brutale au réel de la jouissance. Les dieux, les tragédies, les rites religieux ou les récits héroïques donnaient une forme partageable à ce qui, autrement, risquerait de devenir pure angoisse ou pure répétition pulsionnelle.

Lorsque les mythes disparaissent entièrement, la jouissance revient souvent sous une forme beaucoup plus nue, beaucoup plus pauvre aussi : consommation sans limite, répétitions addictives, excitation permanente, besoin d’intensité immédiate.

Mais il serait faux de croire que toute possibilité de réinvention symbolique ait disparu.

L’être humain recommence toujours à produire du récit dès qu’il cherche à donner sens à ce qui le dépasse. Même les formes culturelles les plus contemporaines — certaines musiques, certaines communautés, certaines expériences collectives, certains récits politiques ou écologiques — témoignent peut-être déjà d’une tentative confuse de réintroduire du mythe dans un monde devenu excessivement technique.

Les nouveaux mythes ne ressembleront sans doute plus aux anciens.

Ils ne reviendront probablement ni sous la forme des dieux grecs, ni sous celle des grands récits religieux traditionnels. Mais cela ne signifie pas que toute transcendance ait disparu. Le sujet humain continuera toujours à chercher des récits capables de relier sa jouissance, sa souffrance et son désir à quelque chose de plus vaste que lui-même.

Peut-être sommes-nous simplement dans un moment de transition où les rites existent déjà, tandis que les mythes capables de les habiter restent encore à naître.

Et peut-être est-ce précisément là que réside aujourd’hui notre tâche : non pas supprimer les symptômes, les excès ou les nouvelles formes de jouissance, mais parvenir à réinventer des récits suffisamment puissants pour que nos rites cessent enfin de tourner à vide.

 

Thierry-Auguste Issachar

*masque rituel